L'intérêt que suscite la gourmandise chez les enfants n'a pas échappé à Roald Dahl. Celui-ci a refusé de voir dans l'absorption de mets délectables un comportement condamnable. Il décide alors d'utiliser le pouvoir fascinant de la nourriture sur ses jeunes lecteurs. Il se sert en effet de ce penchant pour accompagner l'enfant dans sa quête de vérité sur le monde, sans oublier non plus son objectif principal qui est de l'aider à entrer dans le monde des adultes en douceur.
La gourmandise est bien entendu ressentie sensoriellement, mais l'intellect ne doit pas être négligé pour autant. À chaque bouchée, notre cerveau cherche à analyser les saveurs et fait appel à nos souvenirs. Le processus de plaisir ressenti lors de l'absorption d'un aliment est en grande partie du à ces réminescence agréables. Quelques fois le simple fait de penser à un aliment nous fait saliver, l'intellect prédomine alors sur les sens.
Les nourritures merveilleuses des romans de Roald Dahl agissent de la même façon en faisant appel à notre imagination. Elles sont alors une sources infinie d'inspiration pour un illustrateur comme Quentin Blake. Ce dernier a su exploiter les idées de génie, l'imagination et l'instance créatrice de Roald Dahl, réalisant ainsi un tour de force. Les idées de Roald Dahl offrent tellement de possibilités d'interprêtation par leur caractère insolite que les illustrations devaient en effet être tout aussi libres. Le lecteur doit pouvoir se faire lui-même une idée du monde époustouflant et magique de l'écrivain. Quentin Blake n'a ainsi pas dénaturé le texte.
L'illustrateur et l'écrivain forment alors un couple désormais inséparable qui a réussi le pari de transmettre intelligemment leur savoir, l'un avec les image, l'autre avec le texte. Ils n'ont jamais oublié que les enfants sont moins indulgents que les adultes sur ce qu'ils lisent. De plus, ces deux amis ont toujours répondu avec justesse et créativité aux exigences si particulières de leurs jeunes lecteurs tout en conservant ce brin de folie qui leur est propre.
La directrice générale de Gallimard jeunesse, Hedwige Pasquet, disait à propos de la littérature de jeunesse que celle-ci était « beaucoup plus exigeante que la littérature générale. En effet, contrairement à un adulte, un jeune lecteur n'accepte jamais de s'ennuyer, même sur quelques pages »164. Cette phrase aurait pu être attribuée à Roald Dahl tellement cette perception est proche de sa conception de la littérature de jeunesse.
L'ennui est insupportable pour l'enfant qui ne peut rester passif devant un livre ou même quoi que ce soit qui ne lui apprenne rien ou qui ne répond à aucun de ses intérêts imminents. De plus, le monde apparaît si riche et offre tellement à découvrir qu'il est inconcevable d'exiger d'un enfant qu'il s'intéresse à un sujet ennuyeux. La lutte contre l'ennui, Roald Dahl souhaite la mener avec la gourmandise qui répond effectivement à un besoin naturel et impulsif de l'enfant.
L'univers gourmand de Roald Dahl est indubitablement lié à l'éducation puisque l'appréciation de la gourmandise n'échappe pas à cette nécessité d'une initiation préalable. La gourmandise est aussi un moteur et un stimulant de l'apprentissage. Ainsi, le plaisir culinaire s'apprend au même titre que la lecture et l'écriture. Il est ainsi tout aussi difficile de choisir ses mets que ses mots.
C'est pourquoi, il ne faut pas négliger non plus le but sans cesse recherché par notre auteur : donner envie aux enfants de lire. Plusieurs interviews relatent cet objectif premier. La Roald Dahl Foundation, créée après sa mort par sa deuxième femme, a pour ambition de promouvoir la lecture. C'est une réussite puisque quinze ans après la mort de Roald Dahl, de nombreux écoliers apprennent désormais à lire avec ses livres.