L'« inquiétante étrangeté » d'un monde dévorant
Aller vers un ailleurs ne doit pas à être interprété comme une fuite du présent et de la réalité. Bien au contraire, il s'agit d'une manière de mieux la découvrir pour pouvoir davantage s'y situer par la suite. La découverte de son propre intérieur est intimement liée à la découverte de l'extérieur, c'est-à -dire du monde.
Cette période où l'enfant cherche son identité est un tournant dans l'existence de l'être humain. L'enfant découvre le monde et se découvre d'une tout autre façon puisqu'il n'est plus tout à fait un enfant, mais il n'est pas tout à fait un adulte. Inspiré par la maturité, il prend conscience de l'autre face du monde. Le lecteur visé par le corpus étudié se doit de connaître ce monde avec son lot de difficultés, d'injustices, et ses côtés effrayants. Roald Dahl disait d'ailleurs que : « Nous vivons dans un monde cruel. Les enfants doivent lutter pour parvenir à leurs fins »130. Il ne faut pas leur cacher la vérité.
Malgré les nombreux défauts apparents de ce « nouveau monde », Roald Dahl veut faire comprendre qu'il faut quoi qu'il en soit s'y intégrer pour ne pas sombrer. L'enfant le comprend parfaitement, il est d'ailleurs habité par la peur, inspiré par ce monde différent de celui qu'on lui présentait dans le cocon familial.
On comprend alors que les contes de Roald Dahl sont loin d'être purement des histoires simples ou à l'eau de rose. Car le monde et l'enfance sont bien plus complexes qu'il n'y paraît. L'auteur doit donc, comme le préconise Jacqueline Held, « développer l'imaginaire de l'enfant non dans une perspective passéiste de rêve-évasion, mais en abordant les problèmes que pose et posera l'univers de demain »131.
Le monde dans lequel entre l'enfant n'est pas aussi manichéen qu'on pourrait le penser. Il est loin d'être aussi rassurant que semblent le faire croire les adultes qui essayent coûte que coûte, mais sans y parvenir, de dissimuler aux enfants cette triste réalité. Roald Dahl montre du doigt les comportements des adultes. Il laisse apparaître leur côté condamnable et par là prouve aux enfants que l'adulte est loin d'être parfait et que lui aussi peut être meilleur. Mais refusant le pessimisme, Roald Dahl apprend à l'enfant à prendre de la distance avec le monde, grâce à l'humour.
3.1. Un monde dévorant
Si les auteurs de littérature de jeunesse sont souvent critiqués pour ne présenter dans leurs récits qu'un monde édulcoré, Roald Dahl semble vouloir enseigner à son lectorat que le monde n'est pas si manichéen.
3.1.1. Une situation initiale accablante
Le monde environnant est très inquiétant et angoissant pour les héros. Subissant la faim, le froid, les sévices corporels, la solitude, la situation initiale pour les quatre enfants est effectivement loin d'être facile et heureuse. La structure de ce type de récit est généralement constante. Les quelques chapitres d'introduction nous présentent des personnages ternes, tourmentés ou tout au moins mal intégrés ou souffrant de complexes. Le narrateur choisit de représenter le tourment du héros à ce moment-là , diminué par une atmosphère inquiétante dont il n'arrive pas à prendre le dessus. Cette atmosphère est à l'image de son être intérieur, son état d'esprit à ce moment précis.
Ainsi, la situation difficile que connaissent les quatre héros de notre corpus au début de chaque livre est significative. James et Charlie connaissent tous deux la faim. Jacqueline Held explique que la peur d'avoir faim est une des premières angoisses de l'enfant :
Importance de la gourmandise, les préoccupations de l'enfant se concentrent sur la nourriture qui vient toujours en premier : nourriture, boisson, vêtement, maison... Bref , le gîte et le couvert, la sécurité assurée. L'enfant a besoin de stabilité et de protection.132
Le sentiment d'insécurité est souligné pour James par les sévices effrayants perpétrés par ses tantes et qu'il subit à longueur de journée. Pour Charlie, ce sentiment est souligné par une maison pleine de courant d'air et par le froid qui y règne. Le narrateur met en évidence cette situation en opposant les adjectifs « petit » et « grand » :
Toute cette gentille famille – les six grandes personnes [...] et le petit Charlie Bucket – vivait réunie dans une petite maison de bois, en bordure d'une grande ville. La maison était trop petite (...)[13]
Matilda, quant à elle, est livrée à elle-même, elle ne possède aucune protection, car ses parents ne lui manifestent aucun intérêt, la considérant « à peu près comme une croûte sur une plaie »[13]. Même la souffrance de leur fille les laisserait indifférents selon le narrateur puisqu'il dit : « fût-elle rentrée à la maison en se traînant avec la jambe cassée qu'ils ne s'en seraient pas aperçus »[14]. C'est à partir de là que leur indifférence devient vraiment condamnable et surtout effrayante.
Sophie vit dans un orphelinat et l'incipit du livre nous montre un endroit sinistre. Il transparaît de cette première scène un sentiment oppressant qui dérange profondément le lecteur. Celui-ci pressent que quelque chose de terrible va se passer. C'est à « l'heure des ombres » où tout le monde est sensé dormir que Sophie, irrésistiblement attirée par la lune, décide de se lever. Cette dernière est très inquiétante et menaçante, puisqu'elle projette sur l'oreiller de Sophie « une lueur oblique » et qu'« un rayon de lune tranchait d'obscurité comme une lame d'argent et tombait droit sur son visage »[15]. La comparaison révèle que la vie de Sophie est vraisemblablement en péril.
3.1.2. Des personnages inquiétants
Les personnages de ces histoires sont également peu rassurants. Notons que même si l'on retrouve des personnages foncièrement du côté du mal tels que les ogres ou les sorcières, bien d'autres personnages dans l'univers de Roald Dahl sont inquiétants par leur ambiguïté. Dès son plus jeune âge, Roald Dahl décrit les personnes comme étranges surtout lorsqu'elles ont un rapport avec la nourriture. Il explique cela à propos de la propriétaire de la confiserie du village où il vivait :
La confiserie de Llandaff en l'année 1923 était le centre même de notre existence.[...]Mais elle présentait un terrible désagrément, cette confiserie : la propriétaire était une horrible créature, nous la détestions et notre haine était parfaitement justifiée.133
Parce que Roald Dahl et ses copains lui firent une farce, cette femme les dénonça au directeur de leur école qui les punit sévèrement en les frappant avec une canne. Tous les sévices qu'il a subis lorsqu'il était écolier l'ont sans aucun doute inspiré pour créer Mlle Legourdin, la directrice de l'école de Matilda. Mlle Legourdin est un personnage fondamentalement mauvais. Le narrateur ne veut pas excuser sa méchanceté par la folie. En effet, Matilda dit : « Elle n'est pas folle [...], mais elle est très dangereuse. Être élève ici, c'est comme d'être enfermée dans une cage avec un cobra. Il faut avoir de bons réflexes »[119]. Mlle Legourdin n'est pas folle et donc tous les punitions horribles qu'elle inflige à ses élèves sont tout à fait conscientes et raisonnées. Dans James et la grosse pêche, Tante Piquette et Tante Éponge sont de véritables sorcières malfaisantes. Dès le début du roman, le narrateur les qualifie de « méchantes et égoïstes et paresseuses et cruelles »[10]. James et ses compagnons vont se faire agresser par d'autres créatures inquiétantes comme les requins et les nuageois. Ces derniers sont des « monstres effroyables » [120] qui font littéralement la pluie et le beau temps sur terre. Les voyageurs de la grosse pêche se font attaquer plusieurs fois par ces géants cylindriques. Dans le Bon Gros Géant, la menace vient des autres géants qui dévorent les « hommes de terre » sans pitié.
À côté de personnages fondamentalement mauvais, on trouve d'autres créatures beaucoup plus ambiguës. Même les compagnons de James ne sont pas très rassurants. Et c'est d'abord avec « le visage blême de terreur »[41] qu'il fait la rencontre des insectes géants qui lui offrent « un spectacle absolument sinistre »[44]. Les Oompas-Loompas sont eux aussi de bien étranges personnages. Willy Wonka prévient ses invités qu'« ils sont un peu polissons » et qu'« ils aiment faire des blagues »[97]. Rapidement, on se rend compte que ces pygmées s'amusent et rient du malheur des enfants punis, ce qui peut être condamnable. Le personnage de Willy Wooka lui-même est très mystérieux. Il semble avoir orchestré tous les événements qui se produisent dans l'usine ainsi que tous les châtiments donnés aux enfants non méritants. Grandpapa Joe fait remarquer que toute son usine a quelque chose d'inquiétant. En effet, il dit à Charlie : « Serre bien ma main, Charlie. Ce ne doit pas être drôle de se perdre ici »[136]. La version originale rend mieux compte du sentiment d'insécurité qu'inspire l'usine : « It would be terrible to get lost in here ». De même, Sophie ne se sent pas vraiment rassurée lorsqu'elle est enlevée par le BGG car elle ne sait pas encore qu'il s'agit du « seul gentil géant tout confus au pays des géants »[37].
3.1.3 La peur de l'ogre
Cette peur inspirée par la plupart des personnages de Roald Dahl s'explique dans le fait que l'enfant a peur de se faire dévorer par le monde. En effet, parce qu'il se croit faible, en tout cas trop faible pour affronter les difficultés du monde des adultes, il a peur de s'y faire engloutir, et de disparaître. Les psychanalystes nomment généralement cette peur, la peur de l'ogre.
Ce sentiment d'engloutissement se retrouve dans Charlie et la chocolaterie, Le BGG et James et la grosse pêche, mais pas dans Matilda. En effet, le lectorat de ce livre est censé avoir dépassé le stade de cette peur.
On retrouve cette peur d'être dévoré dans de nombreux contes. Paul Caron, chercheur au C.N.R.S., explique la réaction des enfants face à des monstres à la dentition proéminente :
Il s'agit de leur dentition proéminente, agressive, construite pour dévorer. Ces dents renvoient aux pulsions d'oralité sadique, aux couples dévoré/dévorant, bourreau/victime, à toute une abjection malsaine et angoissante, à la fois repoussante et attirante, et capable d'attiser le fantasme tant ces images suggèrent la pénétration violente de l'autre. On sait que les enfants ont peur d'être mangés par ce qui a de « grandes dents » (le Loup ?), s'ils commettent quelque faute. Cette peur est l'envers du plaisir de la transgression.134
Ainsi, la transgression semble immédiatement accompagnée d'une peur incontrôlable. Sophie est directement confrontée à la peur d'être dévorée expliquant qu'« une pensée terrifiante » traversa son esprit : « C'est la faim qui le fait courir si vite, se dit-elle, il a hâte de rentrer chez lui pour me dévorer en guise de petit déjeuner »[25]; plus loin elle pense : « Il s'apprête à me manger, [...]il va probablement me dévorer toute crue. Ou peut-être me fera-t-il bouillir. Ou frire. Il va me jeter comme une tranche de lard dans un gigantesque poêle pleine de beurre grésillant »[29-30]. À la vue de ses dents, Sophie supplie le géant de ne pas la manger. Pourtant, la description de ses dents est éloignée de celle d'un véritable ogre :
Puis il se mit à sourire, en découvrant d'immenses dents carrées. Elles étaient très carrées et très blanches et semblaient plantées dans la mâchoire comme d'énormes tranches de pain de mie.[31]
Ses dents carrées ne ressemblent aucunement à celles décrite pas Paul Caro, à savoir « une dentition proéminente, agressive, construite pour dévorer ». En revanche, la bouche du Buveur de Sang correspond parfaitement à cette description :
(...)sa bouche était énorme. Elle barrait son visage d'une oreille à l'autre et ses lèvres ressemblaient à deux gigantesques saucisses rougeâtres posées l'une sur l'autre. Des dents jaunes et tranchantes dépassaient d'entre ses deux lèvres de saucisses rouges et des flots de bave lui coulaient sur le menton. On n'avait aucun mal à croire que cette épouvantable brute se nourrissait, chaque nuit, d'hommes, de femmes et d'enfants.[66-67]
On comprend très vite la différence qu'il existe entre le BGG et ses congénères. D'ailleurs, le narrateur par ces deux descriptions le souligne très clairement.
James lui aussi est effrayé en voyant les énormes insectes lorsqu'il pénètre dans le noyau de la pêche. Il a peur d'être dévoré par eux. Il prend leur regard insistant pour un regard plein d'envie : « James vit quatre paires de gros yeux noirs et vitreux braqués sur lui »[44]. Pour comble, l'araignée en fixant James dit : « J'ai faim ». Les autres insectes semblent avoir la même envie. Le petit garçon ne peut que croire qu'il va finir dans les assiettes de ces étranges insectes. Bien sûr, on apprend bientôt que ce n'est qu'un quiproquo et que ces insectes géants vont devenir les compagnons de voyage de James.
La peur de l'ogre est représentée tout à fait différemment dans Charlie et la chocolaterie, mais elle reste présente. On pourrait ainsi aisément considérer la chocolaterie elle-même comme la métaphore de l'ogre. En effet, à plusieurs reprises les enfants sont absorbés et engloutis par l'usine. Mike Teavee est absorbé par la télévision de l'usine. Véruca Salt tombe dans le vide-ordures symbolisant sans aucun doute l'« estomac de l'usine », plein de divers déchets provenant de l'ingestion d'aliments. Quant à Augustus Gloop, il est aspiré par un tuyau comparable à la bouche qui engloutit, mais aussi à l'intestin qui digère.
3.2. Les dents longues et creuses de la société
Toute écriture pourtant naît du désir, de l'insatisfaction et du refus de ce qui est établi voire de l'« establishment » : l'écriture est contestation. Elle n'est donc pas momentanée ou liée à un plaisir brut, mais elle se veut plutôt à l'origine d'ambitions plus hautes, l'investigatrice de passions plus nobles et plus durables. Il en va de même pour Roald Dahl. Quoiqu'écrivain pour la jeunesse, il veut transmettre ou plutôt permettre aux enfants d'ouvrir les yeux sur le monde. Il veut leur montrer que le monde n'est pas tel que certains romans vraisemblablement édulcorés, veulent leur faire croire. D'ailleurs, Mark West après de nombreux entretiens avec Roald Dahl conclut : « Dans la plupart des histoires de Dahl - que ce soit destiné pour les enfants ou pour les adultes – les figures autoritaires, les institutions sociales et les normes de la société sont ridiculisées ou au moins infirmées »135 . Entre autres choses, il dénonce une société de consommation qui dès les années soixante a pris beaucoup trop d'ampleur. De cette société-là , il fait une satire alimentaire.
3.2.1. La dénaturation de l'aliment
Nous l'avons compris tout au long de cette analyse, la gourmandise dans ces quatre oeuvres est un élément essentiel de l'histoire. Mais Roald Dahl dénonce également dans ses livres que l'aliment perd progressivement toute sa dimension sacrée. La valeur de l'aliment est effectivement remise en cause par notre société de consommation et de matérialisation.
Le père de Véruca Salt achète des milliers de barres de chocolat seulement pour céder à un caprice de sa fille. Cet achat montre à quel point le chocolat est évincé du plaisir qu'il procure. Il devient un objet qui n'a plus aucune valeur nutritive ni même gourmande. Le fait que Mr. Salt fait ensuite décortiquer ses barres de chocolat par ses ouvrières habituées à décortiquer des cacahuètes contribue aussi à désacraliser la nourriture. En effet, la cacahouète est elle aussi un symbole gourmand, celui d'un partage lors d'un apéritif par exemple. Le monde dans lequel Mr. Salt évolue a oublié cette valeur des aliments. L'aliment n'a plus qu'une valeur économique. Des cacahuètes ou du chocolat, c'est bien la même chose : un objet auquel il faut enlever son enveloppe. On retrouve le même comportement dans James et la grosse pêche avec Tante Piquette. La pêche n'y est plus considérée comme un fruit délicieux, mais comme une possibilité de s'enrichir. C'est James qui lui rendra sa vraie nature en la partageant avec les enfants affamés de New-York.
Dans Matilda, c'est au plateau TV et à la télévision omniprésente que s'attaque Roald Dahl. La famille Verdebois est bien consciente qu'un dîner doit être l'occasion de réunir la famille. En effet, lorsque Matilda veut quitter le repas avant sa fin pour lire, M. Verdebois lui dit que : « Le dîner, c'est une réunion de famille et personne ne sort de table avant qu'on ait fini »[31]. Matilda lui répond alors : « Mais nous ne sommes pas à table [...]. Nous n'y sommes même jamais. Nous mangeons toujours sur nos genoux en regardant la télé »[32]. À travers la nourriture, c'est une satire familiale que réalise Roald Dahl. La nourriture était un lien entre les membres de la famille, ce lien a été dénaturé chez les Verdebois et il n'en subsiste plus que l'intérêt pour la télévision. La « boîte à fadaises » du BGG ou la machine idiote des Oompas-Loompas devient plus importante que la famille. Pour Roald Dahl, il est évident et indiscutable que la télévision empêche l'imagination. Dans l'assiette des Verdebois, le manque de créativité est significatif, car leur plateau-repas est déjà préparé, préemballé et cuit. Ce plateau-repas est en réalité le reflet de leur propre vie, tout aussi cloisonnée et insipide136.
3.2.2. L'égoïsme de la société
À travers la nourriture, Roald Dahl met en évidence l'égoïsme et le discrimination de tout une société. Alors que les personnages issus des catégories sociales les plus aisées se nourrissent abondamment, les autres sont souvent exclus de ces festins pléthoriques.
L'obésité d'Augustus et de Tante Éponge est pointée du doigt. Roald Dahl veut vraisemblablement critiquer notre société de surconsommation. On pourrait faire référence aussi aux camions transportant le chocolat ainsi qu'à la bousculade pour pouvoir se procurer des chocolats Willy Wonka.
Les plus défavorisés sont contraints de vivre en exil. Les descriptions de Roald Dahl insistent sur l'éloignement qui est imposé aux personnages pauvres. Ainsi, Charlie et ses parents vivent dans une petite maison de bois où s'infiltrent les courants d'air, et Mlle Candy habite selon les dires de Matilda dans la « cabane où le bûcheron vivait avec Hansel et Gretel »[182]. La pauvreté et le manque de nourriture font peur aux plus riches.
Il existe néanmoins des exceptions : Matilda ne sera pas effrayée par la pauvreté de son institutrice. Bien au contraire, elle va même jusqu'à préférer le goûter frugal que lui offre celle-ci au délicieux goûté habituel : « Matilda se percha avec précaution sur l'une des caisses et, par politesse plutôt que pour toute autre raison, prit une des tartines de margarine et se mit à la manger. Chez elle, il y aurait eu sans doute sur son pain du beurre et de la confiture de fraises sans compter une tranche de cake pour conclure son goûter. Et pourtant, ce thé si modeste lui donnait bien plus de plaisir. Un mystère entourait cette maison, un grand mystère, cela ne faisait aucun doute, et Matilda rêvait de l'élucider »[187]. Ce mystère, c'est la reconnaissance et le plaisir d'un sentiment de bien-être partagé. Cette scène met notamment en lumière que la valeur des gens devrait aller au-delà de la pauvreté et qu'il en est de même pour un repas.
Un repas pauvre et partagé vaut mieux que des plateaux bien garnis dans une famille désunie. Dans le BGG, Sophie ne se plaindra pas non plus du manque de nourriture de son hôte. L'amitié qui la lie à celui-ci semble compenser le sort dans lequel elle se trouve.
3.2.1. Et quoi d'autre au menu de la satire ?
Roald Dahl s'est attaqué à bien d'autres institutions comme la politique ou l'armée et il s'intéresse également à la condition de la femme.
Les politiciens et leur politique sont très malmenés dans toute l'oeuvre de Roald Dahl. On retrouve quelques moments satiriques et comiques dans James et la grosse pêche. Le président est alors présenté comme un homme qui ne fait que pousser des boutons [138]et se décharge de toute responsabilité quant aux conséquences de ses actes. C'est dans Charlie et l'ascenseur de verre que l'auteur donne du gouvernement américain et de son président une image particulièrement satirique :
Au milieu de la pièce, le Conseiller Financier essayait en vain de faire tenir le budget en équilibre sur le sommet de sa tête. Et tout près du Président se tenait la Vice-Présidente, une énorme femme de quatre-vingt-neuf ans, avec du poil au menton. [...] Seul le Président avait le droit de l’appeler Nounou [...] « J’y suis arrivé ! s’écria le conseiller financier. Regardez-moi ! J’ai équilibré le budget ! » En effet. Il se tenait au milieu de la pièce, avec l’énorme budget de deux cents billions de dollars splendidement en équilibre sur le sommet de son crâne chauve. Tout le monde applaudit. [36-37]
Dans Le BGG, il y a une réflexion importante sur le comportement de l'homme. Le BGG explique que seul l'homme tue ses congénères et que même les impitoyables ogres ne se mangent pas entre eux. Il démontre le comportement autodestructeur de l'homme en ces termes :
(...) il y a des hommes de terre qui disparaissent tout le temps et partout, même sans que les géants les avalent. Les hommes de terre s'entre-tuent tout le temps beaucoup plus vite que les géants ne les dévorent. [...] Les géants non plus ne se mangent pas entre eux, [...] et en plus, les géants ne se tuent pas les uns les autres. Les géants ne sont pas très agréables à fréquenter, mais ils ne s'entre-tuent pas. De même, les croque-l'Odile ne tuent pas d'autres croque-l'Odile.[...] Même les serpents venimeux ne se tuent pas, s'entre-tuent pas [...]. Je n'arrive pas comprendre les hommes de terre, [...] toi, par exemple, tu fais partie des hommes de terre et tu dis que les géants sont abomineux et monstruables parce qu'ils mangent des gens. [...]Mais les hommes de terre, eux, s'étripaillent sans cesse [...] ils se tirent dessus avec des fusils et ils montent dans des aéroplanes pour lancer des bombes sur la tête des autres. Et ils font ça chaque semaine. Les hommes de terre tuent sans arrêt d'autres hommes de terre.[89-90]
Les ogres semblent même excusables puisqu'ils sont comparés à l'être humain qui tue les petits porcelets. Ils se nourrissent des humains, mais ils ne s'entre-tuent pas comme les humains. Sophie arrive même à se demander si après tout « les hommes étaient vraiment meilleurs que les géants »[90].
Toujours dans Le Bon Gros Géant, les militaires haut placés qui sont chargés de la mission d'attacher les ogres font preuve de bien peu de courage. En effet, ils s'enfuient laissant leurs soldats se débrouiller seuls [210-216]. Peut-être que ces éléments font référence à des moments de sa propre vie car Roald Dahl a effectivement été soldat dans l'armée de l'air.
Un dernier trait est critiqué par Roald Dahl : la condition de la femme avec Matilda et Sophie. À plusieurs reprises, les parents de Matilda expliquent que les « petites filles sont faites pour être vues mais non pas pour être entendues »[14]. Roald Dahl rejette cette vision de celles qui vont bientôt être des femmes. Il le montre en caractérisant ces figures féminines de qualités intellectuelles exceptionnelles.
Jean Verrier dans un article intitulé « Une initiation jubilatoire » paru sur le site du Centre National de Documentation Pédagogique affirme que le conte populaire sert à renforcer la cohésion sociale, car même le héros défavorisé au départ trouvera un moyen de s'intégrer à la société. Mais Jean Verrier explique que « ce dénouement [n'est] absolument pas crédible en réalité ». Le public, même naïf ne croit pas à cette fin trop édulcorée. Il ajoute par ailleurs :
L’intérêt est ailleurs. On sait bien qu’on ne transformera ni la société ni la loi ni le pouvoir. Mais la solution utopique proposée par les contes agit comme une soupape de sécurité ; elle fait rêver, sans trop d’illusions, à des lendemains qui chantent d’où le mal serait banni ; et elle permet peut-être de rentrer dans le rang et de mieux supporter le monde tel qu’il est. Le conte expose les contradictions et les conflits auxquels tout le monde est confronté ; il peut critiquer les injustices, les abus d’autorité, mais, en général, il ne remet pas fondamentalement en cause les normes sociales en vigueur. Il reflète la société telle qu’elle est avec ses drames, ses injustices, telle qu’elle se souhaite avec des héros idéalisés et le triomphe de la vertu, telle qu’elle se redoute avec les puissances du mal. 137
Les histoires doivent aider l'enfant à comprendre le monde et surtout ne pas lui cacher la vérité, mais sans pour autant l'effrayer. L'objectif de Roald Dahl, c'est d'apprendre en s'amusant.
3.3.Un humour « délisquisavouresque »
L'apprentissage de la lecture est fondamental pour Roald Dahl, cependant celui-ci comporte beaucoup d'obstacles et de difficultés. Il disait à ce propos qu'« écrire pour les enfants est bien plus dur qu'écrire pour les adultes. Les enfants n'ont pas la concentration des adultes, et si vous ne suscitez pas leur intérêt dès la première page, ils s'en vont vagabonder ailleurs et vont regarder la télé ou bien faire quelque chose d'autre. Ils lisent pour s'amuser ; vous devez les tenir en haleine »138.
Roald Dahl réussit à capter leur attention, d'une part parce qu'il ne sous-estime ni ne dénigre jamais les enfants, d'autre part, parce qu'il joue avec le sens de l'humour de son lectorat. Il dira d'ailleurs que « l'écrivain pour enfant doit être un modèle toujours riant... il doit être subversif et inventif »139. L'humour de Roald Dahl pimente d'une façon si admirable son récit qu'il semble impossible pour son lectorat de se détacher de sa lecture.
Pour cet auteur, tout est matière à s'amuser et à faire rire les enfants. Et même la gravité de certains événements ne semble pas un obstacle à l'humour de Roald Dahl. Ainsi, il met en place une approche imagée et réconfortante du monde et des autres. Tout en alimentant les fantasmes de l'enfant, il en efface l'aspect culpabilisant et angoissant grâce à sa dynamique et à ses conclusions optimistes et toujours empreintes d'humour.
3.3.1. Un rire malicieux et unificateur
L'auteur de littérature jeunesse utilise donc l'humour pour capter l'attention de son lectorat. L'humour dans les oeuvres de Roald Dahl a deux fonctions principales. Il permet de tourner en dérision les défauts des méchants et leur manque d'imagination, et de créer de liens forts entre les individus.
Tout d'abord, on rit des personnages bêtes et méchants, à la manière de Molière dont la formule « castigat ridendo mores » est célèbre. La description seule des personnages est souvent de nature très comique. Roald Dahl met bien en évidence les défauts de chacun. Ainsi, Tante Piquette, Tante Éponge, les ogres, Mlle Legourdin, les quatre enfants de Charlie et la chocolaterie sont ridiculisés.
Mlle Legourdin est décrite par contraste avec la norme. Alors que les dirigeants d'établissements scolaires sont choisis pour leur ouverture d'esprit, leur coeur, leur sens de la justice et de l'éducation[84], Mlle Legourdin est décrite comme une créature mi-homme mi-taureau :
C'était une espèce de monstre femelle d'aspect redoutable. Elle avait en effet accompli, dans sa jeunesse, des performances en athlétisme et sa musculation était encore impressionnante. Il suffisait de regarder son cou de taureau, ses épaules massives, ses bras musculeux, ses poignets noueux, ses jambes puissantes pour l'imaginer capable de tordre des barres de fer ou de déchirer en deux un annuaire téléphonique. Pas la moindre trace de beauté sur son visage qui était loin d'être une source de joie éternelle. Elle avait un menton agressif, une bouche cruelle et de petits yeux arrogants.[...] Bref, elle évoquait beaucoup plus une dresseuse de molosses sanguinaires que la directrice d'une paisible école primaire.[85]
La laideur physique et la description hyperbolique de sa musculature sont très représentatives des caricatures de personnages de contes. La caricature permet de prendre de la distance avec ce personnage. Le même procédé sera utilisé dans la description des ogres du pays des géants. Par ailleurs, dans les récits de Roald Dahl, le narrateur ridiculise le personnage malfaisant en le mettant dans une situation cocasse. Par exemple, la scène où Mlle Legourdin est effrayée par un simple petit triton qui entre en contraste avec sa taille colossale :
Mlle Legourdin souleva alors le grand pichet de terre cuite bleue et versa un peu d'eau dans son verre. C'est alors, avec un plop mat, que le triton entraîné par le liquide fit un plongeon dans le verre. Mlle Legourdin laissa échapper un glapissement et bondit comme si un pétard avait explosé sous sa chaise. [...] Mlle Legourdin, cette femme colossale, debout, avec sa culotte verte, tremblait comme une crème renversée. [158]
Le comique de la scène est amplifié par la répétition de l'évocation du triton. En effet Maltilda réussit à renverser le verre contenant encore le triton sur Mlle Legourdin :
L'eau et le triton qui se tortillait de plus belle jaillirent sur Mlle Legourdin dont ils éclaboussèrent l'énorme giron. La directrice laissa échapper un glapissement qui dut faire vibrer toutes les vitres de l'établissement et, pour la seconde fois en cinq minutes, elle bondit de sa chaise comme une fusée. [164]
Tante Piquette et Tante Éponge sont, tout comme Mlle Legourdin, caractérisées par leur laideur physique. Le narrateur nous les rend risibles lorsque, malgré une apparence peu avantageuse, elles sont en admiration devant leur physique. L'exemple de Tante Éponge est très significatif : « Tante Éponge avait posé sur ses genoux un miroir à long manche qu'elle ne cessait de soulever pour s'extasier devant sa hideuse figure ». Tante Éponge s'exclame pourtant :
« Je suis belle et parfumée/Comme une rose de juin/Que pensez-vous de la courbure/ De mon petit nez mutin ?/ De mes bouclettes de satin? /Et quand j'enlève ma chaussure,/ De mes orteils, si fins, si fins ? [...]Là ma beauté, avec ou sans voiles, fera pâlir toutes les étoiles » [15-16]
Son comportement est d'autant plus risible que le lecteur mais aussi Tante Piquette ne sont pas dupes de cette fausse beauté. C'est pourquoi Tante Piquette lui dit ironiquement : « Vous ferez, chère soeur, c'est certain un fabuleux Frankenstein »[16].
Augustus Gloop, Violette Beauregard, Véruca Salt, Mike Teavee seront ridiculisés avec les chansons des Oompas-Loompas. Leurs parents le seront également, car leurs gestes et leurs comportements sont complètement déphasés par rapport à ce qui arrive à leur enfant.
C'est aussi leur manque d'imagination qui est pointé du doigt. En effet, les jeux de mots évidents sur les portes de la chocolaterie ne sont pas compris par les enfants. Ce manque d'humour de certains enfants reflète leur manque d'ouverture d'esprit :
(...)ils pouvaient déchiffrer en passant ce qui était écrit sur cette porte : HALLE DE DEPÔT N° 54: TOUTES LES CRÈMES : CRÈME FRAÎCHE, CRÈME FOUETTÉE, CRÈME DE VIOLETTE, CRÈME DE CAFÉ, CRÈME D'ANANAS, CRÈME DE VANILLE ET CRÈME À RASER.« Crème à raser ? Cria Mike Teavee. Comment ? Vous en mettez dans vos chocolats ? - En avant ! Hurla Mr. Wonka. Ce n'est pas le moment de répondre à des questions stupides. »[...] Ils passèrent devant une porte jaune où on pouvait lire : HALLE DE DEPÔT N° 77 : TOUS LES GRAINS, GRAINS DE CACAO, GRAINS DE CAFÉ, GRAINS DE MARMELADE ET GRAINS DE BEAUTÉ. « Grains de beauté ? S'écria Violette Beauregard.- Oui comme celui que tu as sur le nez ! Dit Mr. Wonka. Ce n'est pas le moment de discuter ! En avant ! Plus vite ! [114-115]
On retrouve en abondance ces calembours gourmands non seulement dans tout le livre Charlie et la chocolaterie mais aussi dans Le Bon Gros Géant. Ces formes extravagantes apparaissent naturellement dans l'oeuvre de Roald. En effet, la fantaisie verbale se rencontre déjà dans le babil enfantin, dans les comptines de cours de récréation et dans les plaisanteries orales de la vie quotidienne. On notera bien sûr dans Charlie et la chocolaterie le grand défilé d'inventions culinaires et de jeux de mots comme les caramels à cheveux [116], les oreillers et le papier peint mangeables, les crèmes glacées chaudes [136]. Mais c'est aussi la « frambouille » du monde des géants qui se doit d'être opposée aux schnockombres répugnants. Il ne faut pas oublier non plus tous les mots « délisquisavouresques » prononcés par le BGG. Tous ces mots, calembours ou mots-valises, favorisent et font travailler l'imagination. On retrouve également des jeux sur les mots dans les chansons du mille-pattes dans James et la Grosse pêche. Cette chanson provoque le rire, car les recettes que propose le mille-pattes sont en décalage avec la réalité et les normes alimentaires des humains :
J'adore les tailles de guêpe écrasées / À la vaseline et sur canapé. / Et les vertèbres de porc-épic, / Le rôti de dragon un peu moisi,/ Plat fort coûteux, fort apprécié / (Expédié par courrier supersonique).
Et j'aime les tentacules d'octopi, / Les petites saucisses à la réglisse / C'est chaud, c'est vivant et ça glisse / C'est arrosé de carburant / (De « super » naturellement) !
Le jour de ma fête, je me fais servir / Des nouilles flambées au poil de caniche / Bien parfumées à l'élixir /D'ongles coupés et de cils de biche (A avaler les yeux fermés)/
Enfin, il faut que je vous le dise : / Chacune de ces friandises / Est rare, onéreuse, onirique. / Mais je donnerais le tout / Pour un tout petit bout / De cette PÊCHE FANTASTIQUE ! [75-76]
Les chansons du mille-pattes réunissent des éléments divers qu'il détourne de leur usage premier, et c'est ce mélange incongru de produits hétéroclites qui est à l'origine du rire. L'humour de ses chansons a également l'avantage de rendre heureux et d'unir les gens. En effet, le narrateur indique qu'après la chanson du mille-pattes « tout le monde était heureux et détendu. Le soleil brillait d'un éclat encourageant dans le ciel bleu et la mer était calme »[76]. L'humour chez Roald Dahl est « unificateur », créateur de lien.
Dans le même type d'humour, c'est à table que Roald Dahl va jouer sur le comique de caractère en attablant un BGG bien peu conventionnel. Celui-ci ne connaît pas les codes et les règles de savoir-vivre propres aux hommes et c'est ainsi, qu'assis face à la reine d'Angleterre, il émettra une symphonie musicale, propice au rire des enfants :
La musique est excellente pour la digestion, assura la reine, lorsque je suis en Écosse, des joueurs de cornemuse donnent des concerts devant mes fenêtres pendant mes repas. Je vous en prie, jouez-nous donc quelque chose. - J'ai la permission de Sa Majestueuse ! S'exclama le BGG. Et il lâcha aussitôt un crépitage qui retentit dans la grande salle de bal comme si une bombe venait d'y exploser. La reine sursauta. - Youpiiie ! S'écria le BGG, voilà qui sonne autrement mieux que les cornes à muses, n'est-ce-pas, Majestueuse ? Il fallut quelques secondes à la reine pour se remettre du choc. - Je préfère les cornemuses, dit-elle enfin. Elle ne put s'empêcher cependant de sourire.[190]
Ce comique rabelaisien ou comique du « bas corporel » selon Bakhtine est effectivement souvent utilisé par Roald Dahl qui, en bon pédagogue, est sûr de faire rire l'enfant. Comme la frambouille, les boissons gazeuses aérodynamiques de Willy Wonka provoquent des bruits assez inconvenants[138].
3.3.2. Humour et démystification
À côté du rire goguenard de Roald Dahl, il y a d'une part, un rire rassurant, et d'autre part un rire démystificateur. En effet, une des premières qualités du rire est la possibilité de prise de distance par rapport au vécu. Jean Émelina explique que le bonheur, les rêves ou le chagrin submergent l'individu alors que le comique agit différemment :
[Le comique] s'oppose par sa nature à ces « invasions » comme Démocrite s'oppose à Héraclite. Je ne puis rire du vécu, heureux ou malheureux, que [...] si je dresse des barrières mentales entre lui et moi. C'est parce qu'il ne sait pas opérer cette déconnexion que l'animal, qui connaît la joie, la peur, la colère, ne rit pas, et que le rire est bien le propre de l'homme.140
Grâce au rire, l'enfant peut prendre de la distance avec les peurs que lui inspire le monde des adultes. Ainsi, comme l'explique Vicki Weisseman, l'exagération des atrocités de certains personnages dans l'univers de Roald Dahl, n'est pas prise au sérieux par l'enfant :
Personne n'est réellement blessé, et les formes de la mort et de la torture sont aussi réelles et aussi peu considérées que lorsque le magicien scie son assistante en deux. Les enfants rejettent ce qu'ils ne veulent pas et suivent leur voie, comme le fait M. Dahl quand un personnage dérange le cours de l'histoire.141
On ne rit pas parce que ces personnages réduits à l'état de types sont laids, bêtes et méchants, mais parce qu'on nous offre le spectacle de la défaite de personnages suspects et inquiétants qu'on a rendus à dessein laids, bêtes et méchants, et que ce « triomphe d'angoisse » a mis hors d'état de nuire.
Tout est matière à rire chez Roald Dahl, et même les sujets les plus graves sont traités avec légèreté. La mort ne fait pas exception à la règle. Elle est même fréquemment évoquée, mais bien sûr toujours sur le mode du rire. Nous assistons dans ces récits cruels à une démystification d'événements dramatiques par l'humour ou le comique qui permet une évacuation, un déplacement rassurant ainsi les lecteurs.
Plusieurs scènes traitent d'une peur fondamentale de l'enfant, la « peur de l'ogre », mais Roald Dahl fait fi des conventions et s'attaque à cette peur sans aucun répit. Les scènes de quiproquos qui en résultent sont savoureuses par leur humour. Par exemple, Sophie croit qu'elle va se faire manger. Elle imagine les façons dont le géant pourrait la manger (« bouillir », « frire », « crue », « sauter »[28]). Elle ne sait pas qu'elle est entre les mains du seul géant végétarien. Après avoir essayé de résister et voyant que la conversation dure (de la page 22 à la page 36) elle pense alors : « Si elle devait être mangée, mieux valait en finir une bonne fois plutôt que de laisser ainsi les choses traîner en longueur »[35].
De même Charlie face aux insectes géants croit son dernier jour arrivé surtout lorsque chacun à leur tour ils avouent leur appétit :
L'araignée - une araignée femelle - ouvrit la bouche. Une langue noire et effilée parcourut délicatement ses lèvres. Et toi ? N'as-tu pas faim ? demanda-t-elle soudain à James. Frissonnant, muet d'effroi, le pauvre petit garçon recula vers le mur. - Qu'est-ce qui t'arrive ? demanda le vieux grillon des champs. Tu n'es pas malade ? - On dirait qu'il va tomber dans les pommes, constata le mille-pattes. - Oh ! le pauvre petit ! s'écrit la coccinelle. Il pense que c'est lui que nous allons manger ! Et tout le monde éclata de rire.[44-45]
Quelques pages suivantes, c'est le ver de terre qui a peur de se faire dévorer par les mouettes à qui il doit servir d'appât. Le pathétique est tellement exagéré et cette scène est décrite si longuement – de la page 84 à la page 86 – que la situation ne peut que devenir comique. Cet effet de comique est bien sûr accentué par la personnalité du ver de terre qui est vraiment peureux :
- Assez ! Cria le ver de terre. Assez, assez, assez ! Je ne marche pas ! Je proteste ! Je ... je ... je ... je ... - Du calme ! Dit le mille-pattes. N'as tu pas honte de ne penser qu'à toi ? - Je pense à ce qu'il me plaît ![...] - Tu seras un martyr, dit le mille-pattes. Je te respecterai jusqu'à la fin de ma vie. - Moi aussi, je te respecterai, dit mademoiselle l'araignée.[...] - Elles me picoreront à mort ! Se lamenta le ver de terre. - Mais non, voyons ! - Mais si je le sais ! Et je ne les verrai même pas foncer sur moi puisque je n'ai pas d'yeux ![...] - Oh ! Je n'aime pas ce jeu, pleurnicha le ver de terre. Elle a failli me piquer ! J'ai senti ses battements d'ailes sur mon dos ! [84-90]
Même la mort des parents de Sophie ainsi que celle de James prennent un tour comique dans les histoires de Roald Dahl. Le Rhinocéros, qui a tué les parents de James en quelques secondes, « trente-cinq secondes exactement », reste énigmatique et burlesque. Les parents de Sophie sont morts dans un accident, mais Roald Dahl refuse que la vie de Sophie soit pathétique. Ainsi, lorsque le BGG apprend que Sophie est orpheline, cette annonce provoque chez le BGG une scène de crise de larmes. L'exagération comique des larmes de celui-ci, comparables à de gros seaux d'eau, est d'autant plus surprenante de la part d'un géant que l'on aurait pu le croire, quelques lignes plus tôt, dévoreur d'enfants. C'est finalement Sophie qui console le BGG.
De même, lorsque les tantes de James sont écrasées, le narrateur est loin de s'apitoyer sur leur sort. Leur mort prend un tour comique puisqu'elles sont écrasées par une pêche géante, un fruit imaginaire et fantastique. De plus, dès la page 33, leur mort n'a plus aucune importance puisque les tantes semblent ne plus faire partie de ce monde : « Et l'énorme fruit les dominait de sa rondeur dorée, si bien qu'elles ressemblaient à des Lilliputiennes venues d'un monde lointain »[33].
L'atrocité des festins meurtriers des ogres est elle aussi tournée en dérision, car les descriptions des habitants correspondraient assez bien à celles que l'on pourrait rencontrer dans une boutique de vente de produits régionaux. L'expression « homme de terre » n'est pas sans rappeler les pommes de terre dont les enfants se régalent :
Les Grecs de Grèce ont un goût de gras [...] Les hommes de terre de Panama ont un goût de chapeau. [...] En Autruche ils ont bigrement le goût d'oiseau. [...] Les hommes de terre des îles Shetland ont un détestable goût de laine qui râpe la langue. Les hommes de Terre-Neuve ont un goût de chien. [...] Les hommes de terre de Nouvelle-Gélande [...] ont un goût de Général anglais. [31-44]
Roald Dahl n'est pas le seul à avoir compris l'intérêt d'une démystification de la mort. Jean Emelina dans Le Comique, essai d'interprétation générale met en évidence le bénéfice que le rire peut apporter à l'homme lors d'une épreuve difficile :
Le premier mouvement devant le monde - « bon sauvage », enfant, naïf, âme sensible – c'est la foi, la vibration, l'émotion. Mais chat échaudé craint l'eau froide. À ces envahissements, pour peu qu'ils soient désagréables ou dangereux, répond le « bouclier » du rire, la mise à distance et l'« anesthésie du coeur.142
C'est ce « bouclier du rire » que Roald Dahl utilise pour faciliter le passage de l'enfant vers le monde adulte.
À coté du rire, le merveilleux agit lui aussi comme un bouclier. Ensemble, ces deux protections permettent de mieux s'intégrer au monde sans trop se blesser ; et surtout sans perdre ces joies instinctives tels que l'imagination créatrice, l'émotion spontanée, la libre expression et le pouvoir de percevoir le monde comme un monde merveilleux que l'on pourrait recréer, retranscrire à sa guise.
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