Les récits de Roald Dahl sont non seulement des récits pour apprendre sur le monde mais également des récits pour apprendre sur soi. Nous l'avons déjà fait remarqué, Le Bon Gros Géant, Charlie et la chocolaterie, James et la grosse pêche ainsi que Matilda sont des récits destinés à un public qui est à la charnière du monde de l'enfant et du monde des adultes. Roald Dahl rassure son lectorat en lui montrant la voie à suivre pour parvenir à ce stade. Ainsi, ses récits acquièrent un statut tout particulier, à savoir celui du conte. Dans un article intitulé « Les oeuvres pour enfant de Roald Dahl Â», Virginie Douglas qualifie ces récits de « contes modernes Â»115. Ceci va nous conduire à prendre en considération la théorie sur le conte merveilleux de Vladimir Propp.

Il n'est pas étonnant de rapprocher les récits de Roald Dahl des contes, tant ils sont marqués par l'oralité. Avant d'être imprimés, l'auteur les avaient préalablement « testés Â» sur ses propres enfants, ce qui explique la trace d'un narrateur conteur dans les livres. À la manière des conteurs traditionnels, Roald Dahl établit dans ses textes une relation de complicité avec son jeune lectorat.

Une autre marque indéniable du conte est celle du lieu indéterminé. Cette indétermination facilite l'identification du lecteur aux situations décrites. Ainsi, Matilda habite une « petite chambre d'un village anglais Â»[24], James et ses deux tantes habitent « une singulière bicoque au sommet d'une colline pointue, dans le sud de l'Angleterre Â» [11], Charlie et sa famille habitent « dans une petite maison de bois, en bordure d'une grande ville Â»[13], et Sophie est dans l' « orphelinat du village Â»[45] sans nous en préciser exactement le nom.

De plus, il semble évident que les quatre livres de notre corpus sont des histoires pour grandir, qui est un trait essentiel du conte. De ce point de vue, la gourmandise intervient de manière évidente dans la bonne réalisation de la quête de nos héros. On peut alors se demander à quel niveau et de quelle manière la gourmandise intervient dans la quête d'identité de l'enfant. Elle est la bienfaitrice des contes de fées. En effet, comblant le manque initial, elle caractérise les personnages. Elle permet surtout cette grande et périlleuse aventure, à savoir l'entrée dans la maturité.

2.1. Une gourmandise compensatrice

La nourriture ou plutôt le manque de nourriture montre du doigt la situation difficile dans laquelle se trouvent les héros des livres de notre corpus. Mais la gourmandise permet souvent au héros d'évoluer malgré cette situation délicate où il se trouve.

2.1.1. Le manque initial

Comme nous avons pu le constater, la nourriture est un trait fondamental dans les oeuvres de Roald Dahl, et c'est par ce biais que le narrateur a choisi de montrer dès le début du récit le sentiment d'insatisfaction du héros. Ce sentiment correspond à une des fonctions fondamentales du conte merveilleux décrites par Vladimir Propp. Il est le coeur du noeud de l'intrigue par son caractère décisif qui permettra l'aventure. Dans la Morphologie du conte, Vladimir Propp l'explique en ces termes :

Le besoin ou le manque initial représentent une situation. On peut imaginer qu'avant le début de l'action, cette situation existait depuis des années. Mais il arrive un moment où le quêteur lui-même, ou le mandateur, comprennent que quelque chose manque, et ce moment est celui de la motivation : il entraîne l'envoi ou bien, directement, la quête.116

Chez les quatre héros, ce manque initial provient de leur solitude due à l'absence des parents ou à un manque d'affection de leur part. Ces héros solitaires ressemblent d'ailleurs étrangement aux héros de Charles Dickens que Roald Dahl aime tout particulièrement comme on peut le constater dans ses ouvrages où à plusieurs reprises il en est question. Dans les histoires de Dickens, l'enfant doit également évoluer et affronter le monde seul.

Sophie et James sont tous les deux orphelins. Les parents de Sophie « sont morts tous les deux lorsque [elle était] encore bébé Â»[45], mais les circonstances de leur disparition ne sont pas précisées par le narrateur. En revanche, on connaît celles des parents de James, morts lorsque celui-ci était encore très jeune. Ils furent dévorés par un rhinocéros. Ce sentiment de manque, chez le jeune James, est, selon Virginie Douglas, accentué par l'évocation d'une situation antérieure idyllique évoquée en ces termes :

Jusque-là, c'était un garçon très heureux. Il vivait en paix avec son père et sa mère dans une jolie maison, au bord de la mer. Il avait de nombreux compagnons de jeu avec qui il passait son temps à courir sur le sable et à barboter dans l'Océan. Bref, c'était la belle vie, la vie dont rêvent tous les petits garçons. Puis, un jour, (...)[9]

Matilda souffre d'un terrible manque d'affection de la part de ses parents qui « ne manifestent aucun intérêt Â»[13] pour elle. La solitude de Charlie est plus imperceptible, mais tout aussi significative. En effet, ce petit garçon vit à l'égard de tout, « en bordure de ville Â»[13]. Ses parents sont entièrement préoccupés par leurs soucis. De plus, le narrateur présente les membres de la famille Bucket deux par deux : Grand-papa Joe et Grand-maman Joséphine, Grand-papa Georges et Grand-maman Georgina, Mr et Mrs Bucket. Charlie, lui, est présenté seul.

Le narrateur a choisi de retranscrire et de symboliser ce manque initial par une insuffisance cruelle de nourriture dans le foyer du petit Charlie et de sa famille. Leur nom « Bucket Â» qui signifie « seau Â», « godet Â»  souligne le vide et le manque. Il en va de même pour James dont les deux tantes n'ont que faire du petit garçon qu'elles exploitent depuis qu'il est âgé de quatre ans. Quant à Matilda, Virginie Douglas explique que « la boulimie de livres dont elle fait preuve [...], sans doute pour compenser l'indifférence de ses parents, montre qu'il existe plus d'une façon d'avoir faim Â»117.

2.1.2. La gourmandise, un personnage à part entière

La volonté de Roald Dahl de faire disparaître les parents – ou autrement dit l'autorité â€“ répond aux attentes de l'enfant. En effet, selon Bruno Bettelheim, cela correspond à un désir de l'enfant :

En raison de ses nouvelles expériences avec le monde extérieur, l'enfant peut se permettre de constater les « limites Â» de ses parents, c'est-à-dire leurs imperfections, vues sous l'optique des ses attentes irréalistes. En conséquence, il est si déçu par ses parents qu'il s'aventure à chercher ailleurs satisfaction.118

L'enfant réalisant les imperfections de ses parents se rend compte qu'il doit trouver un autre moyen de compensation à la réalité décevante. Il va instinctivement se réfugier dans une nourriture joyeuse, compensatrice et primaire. Ainsi, la gourmandise sera pour l'enfant un adjuvant rassurant dans sa quête et deviendra ainsi un personnage à part entière.

Une étude poussée de deux textes de notre corpus permet de mettre en évidence cet aspect de la gourmandise. Nous effectuerons une analyse linguistique des textes en anglais, ce qui permettra de respecter les choix lexico-sémantiques de l'auteur. Le tableau suivant récapitule les données évoquées par la suite :



Termes significatifs (Charlie)

Nbre d'occurrences


Termes significatifs (James)

Nbre d'occurrences

Wonka

323


James

238

Charlie

240


Peach

158

Grandpa (144) Joe (126)

144


centipede

149

Oompa-Loompa(s)

63


earthworm

97

Mike Teavee

44


Ladybug

71

Mrs Teavee + Mr Teavee

29 + 19


Old-Green-Grassehopper

69

Augustus Gloop

42


Spider

65

Mrs Gloop + Mr Gloop

26 + 12


Eat

22

Violet Beauregarde

49


Aunt Spiker

60

Mrs Beauregarde + Mr Beauregarde

16 + 5


Aunt Sponge

55

Veruca Salt

45




Mrs Salt + Mr Salt

21 + 8




Parent + mother + father

16 + 34 + 19 = 69




Child + boy + girl

135




Chocolate (123) + river + sugar + food + eat + cream + cacao

272




Tableau 1: Analyse linguistique dans Charlie et la chocolaterie et James et la grosse pêche.



Nous constatons ainsi que dans Charlie et la chocolaterie, le mot « parents Â» est peu évoqué par rapport aux autres personnages. Il y a exactement seize occurrences du mot « parents Â», trente-quatre du mot « mother Â» et seulement dix-neuf du mot « father »119. Les parents des enfants punis sont appelés le plus souvent selon un titre, c'est-à-dire « Mr Â» ou « Mrs Â», mais le lien affectif ne semble pas établi avec leur enfant. Ce lien n'existe pas puisque des formes plus affectives comme « mum Â», « mummy Â», « dad Â» et « daddy Â» ne sont évoqués qu'à huit reprises. Les parents sont mis à l'écart parce qu'ils ne jouent aucun rôle dans la vie de leur enfant. Dans James et la grosse pêche et Le Bon Gros Géant, le mot « parent Â» est très rarement évoqué car les héros de ces histoires sont orphelins.

Les enfants ne se tournent donc pas vers leurs parents pour se rassurer. On remarque ainsi dans cette analyse que James et la pêche ainsi que Charlie et le chocolat forment des couples indissociables. De plus, le terme « chocolate Â» est l'un des mots qui montre le plus d'occurrences puisqu'il est le quatrième mot significatif le plus utilisé après Willy Wonka, Charlie et Grand-papa Joe.

Cette analyse linguistique a révélé également une forte apparition du verbe « eat Â» – qui signifie « manger Â» – dans les deux ouvrages. Le tableau 2 suivant récapitule les verbes principaux dans Charlie et dans James :

Base verbale dans James

Nbre d'occurrences


Base verbale dans Charlie

Nbre d'occurrences

be

489


be

843

go

212


say

354

say

196


have

200

have

197


go

160

see

105


do

142

come

97


cry

124

cry

97


come

119

shout

60


like

100

make

59


look

91

get

50


see

83

eat

35


shout

78

ask

32


take

39

think

31


want

43

begin

29


turn

41

look

28


get

40

keep

26


know

38

start

25


think

36




ask

36




eat

24




whisper

19




stand

19




hear

19

Tableau 2: Verbes les plus fréquents dans Charlie et James



Dans les deux ouvrages, le verbe « eat Â» apparaît fréquemment. Il y a effectivement trente-cinq occurrences de ce verbe dans James et vingt-quatre dans Charlie. Ce verbe d'après le tableau 2 semble pourtant peu représentatif aux premiers abords. Cependant lorsqu'on omet les verbes de description et les verbes du discours, le verbe « eat Â» et ses dérivées occupent la première position. La forte apparition de ce verbe est d'autant plus significative lorsqu'on compare les résultats avec « Oncle Oswald Â», une nouvelle destinée aux adultes de Roald Dahl. Dans cette nouvelle, le verbe « eat Â» n'y apparaît jamais alors qu'elle comporte quatre fois plus de mots que les livres de notre corpus – environ 146000 mots pour « Oncle Oswald Â», 33000 mots pour James et 39000 pour Charlie.

Précisons également qu'une étude sur Peter Pan de James Barrie montre que le livre ne comporte quant à lui qu'une seule occurrence de « eat Â». Ce verbe n'est donc pas directement lié à la littérature de jeunesse mais bien aux ouvrages de Roald Dahl destiné à un public jeune.

Cette analyse bien que succincte souligne avec pertinence qu'une nourriture merveilleuse accompagne nos héros dans leurs aventures. La gourmandise est une véritable bienfaitrice pour James, Charlie, mais aussi Sophie et Matilda. En effet, la gourmandise accompagne Matilda dans ses activités sous la forme « d'une tasse de chocolat chaud Â» parce que selon la petite fille, « il n'y a rien de plus agréable que de boire un chocolat à petites gorgées en lisant Â»[23-24]. Dans le Bon Gros Géant, il suffit de consulter la table des matières pour se rendre compte de l'importance de ce personnage qu'est la nourriture : « Les schnockombres Â», « Frambouille et crépitage Â», « La mixture de rêve Â», « Le petit déjeuner Royal Â», « L'heure du repas Â»[233].

Notons un autre élément important : l'édition Folio junior qui représente toujours en bas de tranche l'illustration du héros ou du personnage principal rend un bel hommage à la gourmandise puisque sur la tranche du livre Charlie et la chocolaterie, l'éditeur a choisi de représenter des confiseries.

2.2. Une éthopée alimentaire

D'autre part, les récits se particularisent par les portraits caricaturaux des personnages, à la manière des contes. Roald Dahl a tendance à user, voire abuser, de la caricature pour décrire les traits et surtout les défauts physiques et moraux de ses personnages.

Les contes utilisaient la caricature pour que chacun puisse s'identifier aux personnages. Ceux-ci étaient décrits de manière imprécise par quelques traits de caractère bien particuliers. Jacqueline Held ajoute que dans le conte, « le merveilleux est le miroir magique qui nous renvoie à nous-mêmes, aux liens qui nous attachent aux autres (...) Â»120. Dans Charlie et la chocolaterie, Roald Dahl propose dès le début du livre [9] une exposition des personnages présentés selon leur défaut : Augustus Gloop est un petit garçon très gourmand ; Véruca Salt est une petite fille gâtée par ses parents ; Violette Beauregard est une petite fille qui passe ses journées à mâcher du chewing-gum ; Mike Teavee est un petit garçon qui ne fait que regarder la télévision. Quant à Charlie, sa condition de héros suffit à la caractériser. Matilda est décrite comme une enfant « extraordinaire »121 .

Nous pouvons constater que ces caractéristiques sont couplées avec le régime alimentaire de chacun des personnages. Dans les quatre oeuvres, le mode de vie alimentaire est déterminant dans leur éthopée. Ceci nous renvoie à une notion abordée dans la première partie, à savoir « le principe d'incorporation Â» défini par Claude Fischler. L'analyse du comportement avec la nourriture est également un critère essentiel dans la caractérisation des personnages de Roald Dahl car il est évident dans ces oeuvres qu'« il y a en somme contamination symbolique du mangeur par la nourriture Â»122. Cette singularisation par la nourriture se couple d'une onomastique très significative.

Grâce à ces deux critères, il se dégage de Charlie et la chocolaterie, du Bon Gros Géant, de Matilda et de James et la grosse pêche, trois types différents de comportement quant à la nourriture : les gloutons, les avares de nourriture, enfin les gourmands raisonnés.

2.2.1. Les gloutons

Dans les oeuvres de Roald Dahl, le glouton est stigmatisé. Il peut prendre l'apparence de l'ogre, mais aussi de l'obèse. C'est sa servitude à la nourriture qui est montrée du doigt, car le glouton ne vit que pour manger alors que le dicton enseigne qu'il faut seulement manger pour vivre. Son attention est toute portée sur la nourriture. Cette dernière représente tout son univers, ce que Roald Dahl condamne absolument car le glouton ne s'ouvre ni aux autres ni au monde.

Violette Beauregard, Tante Éponge, Augustus Gloop et Julien Apolon sont tous la cible de l'auteur. Violette passe toutes ses journées à mâcher du chewing-gum, ce qui la conduira à être transformée en une grosse myrtille violette. Roald Dahl rend ici concret le principe d'incorporation puisqu'après avoir mangé une pâte à mâcher à la tarte aux myrtilles, la transformation s'opère.

Tante Éponge comme son nom l'indique est caractérisée par l'absorption, ce qui se répercute sur ses caractéristiques physiques :

Tante Éponge était petite et ronde, ronde comme un ballon. Elle avait de petits yeux de cochon, une bouche en trou de serrure et une de ces grosses figures blanches et flasques qui ont l'air d'être bouillies. Elle ressemblait à un énorme chou blanc cuit à l'eau.[13-14] 

Quant à la description d'Augustus Gloop, elle est pratiquement similaire et fonctionne toujours d'après « le principe d'incorporation Â» de Claude Fischler :

Cette photo représentait un garçon de neuf ans, si gros et si gras qu'il avait l'air gonflé par une pompe ultrapuissante. Tout flasque et tout en bourrelets de graisse. Avec une figure comme une monstrueuse boule de pâte, et des yeux perçants comme des raisins secs, scrutant le monde avec malveillance.[36]

Nous retrouvons la description porcine évoquée pour Tante Éponge dans la chanson des Oompas-Loompas : « Augustus Gloop !/ Tu l'as bien mérité, ta soupe !/On en a assez de te voir/Qui te remplis le réservoir./ Jouflu, Gourmand, glouton,/Énorme comme un gros cochon Â».

Les nom et prénom de cet enfant sont intéressants par leurs connotations. Les consonances de son nom de famille « Gloop Â» rappellent le bruit d'une déglutition gloutonne. Le prénom « Augustus Â» est également déterminant pour ce personnage. D'une part, il marque la surestimation et la surprotection de sa mère envers lui, car « augustus Â» signifie en latin « religieux Â», « vénérable Â», ainsi qu'« Ã©lever en honneur Â» ou « glorifier Â». D'autre part, il est en relation étroite avec le saint du même nom. En effet, dans ses Confessions123, Saint-Augustin explique que Dieu lui avait reproché de ne vivre que des festins et des plaisirs du monde. Mais frappé par les propos de Dieu, il se convertit et abandonne son ancienne vie pour de plus nobles tâches, se consacrant désormais au jeûne et à la prière. Cette conversion rappelle la fin de Charlie et la chocolaterie où défilent les quatre enfants punis. Le petit garçon Augustus est devenu « sec comme une paille Â»[186]. Peut-être est-ce pour lui le début de la conversion...

Dans les descriptions de Tante Éponge et d'Augustus Gloop, il est évident que Roald Dahl porte un regard accusateur sur les personnes qui, nous l'avons spécifié précédemment, mangent plus que leur part. Dans Charlie et la chocolaterie et James et la grosse pêche, l'obèse se caractérise par son asociabilité. Tante Éponge est effectivement « terriblement méchante Â» et Augustus est « This boy, who only just before/Was loathed by men from shore to shore Â»124D'autre part, le narrateur explique qu'il « scrut[e] le monde avec malveillance Â». Cette expression montre la peur que l'avidité du glouton puisse aller au-delà de l'engloutissement excessif de nourritures.

Cette attitude vis-à-vis des obèses semble quelque peu subversive de la part de Roald Dahl, mais il faut comprendre cette stigmatisation du « gros Â» dans ses récits comme une métaphore expliquant son rejet de l'avarice et de l'égoïsme. Le « gros Â» égoïste et avare est souvent montré du doigt par cet auteur, mais pas systématiquement. Ainsi, Julien Apolon dans Matilda, se trouve congratulé grâce à sa gloutonnerie puisqu'il réussit à tourner à son avantage la punition de Mlle Legourdin. La victoire de la gloutonnerie sur la méchanceté permet à Roald Dahl de monter que même si le premier est un vice à corriger, il est de moindre importance face à la méchanceté d'un adulte.

Dans Le Bon Gros Géant, nous retrouvons cette malveillance du glouton chez les ogres puisqu'ils dévorent sans pitié des enfants et des hommes, sans compter qu'ils en mangent plus que nécessaire, à voir la description physique que nous en fait le narrateur. Il est clair d'après leur nom que ces géants sont déterminés et par leur régime alimentaire effrayant et par leur cruauté : l'Avaleur de chair fraîche, le Croqueur d'os, l'Étouffe-chrétien, le Mâcheur d'enfants, l'Empiffreur de viande, le Gobeur de gésiers, l'Écrabouilleur de donzelles, le Buveur de sang, le Garçon boucher. Ceux-ci sont décrits non seulement comme des êtres asociaux puisqu'ils se combattent en permanence, mais aussi comme des êtres non civilisés :

Les géants n'avaient pour seul vêtement qu'une sorte de jupe courte nouée autour des hanches et leur peau était brûlée par le soleil.[...]Ils étaient si laids. Nombre d'entre eux avaient des gros ventres.[40]

Cela n'est pas étonnant à la vue des propos de notre première partie puisque la gourmandise doit se faire sociale, elle est un indicateur de civilité. D'autre part, les ogres aussi ne vivent que dans l'attente de manger. Le BGG explique à Sophie que lorsqu'ils ne sont pas en train de souper, ils ne font que « traînailler Â» et « flânouiller Â»[41]. Leur monde est à l'image de leur esprit, il est aussi désespérément vide de rêve et d'imagination.

2.2.2. Le plaisir oublié

Le deuxième type de comportement alimentaire est également vivement réprouvé par Roald Dahl. En effet, ces personnages à l'envers des précédents sont rachitiques. Ils ne trouvent plus aucun plaisir dans la nourriture et comme nous l'avons spécifié auparavant, rejeter la nourriture c'est aussi s'exclure soi-même de la société. Une nouvelle fois nous verrons que c'est l'obnubilation par une seule et même passion qui causera leur perte.

Dans James et la grosse pêche, Tante Piquette est décrite en ces termes :

Tante Piquette [...] était longue, maigre et osseuse, elle portait des lunettes à monture d'acier fixées au bout du nez avec une pince à linge. Sa voix était stridente et ses lèvres minces et mouillées. Quand elle s'animait ou quand elle était en colère, elle envoyait des postillons. Â»[14]

Dans la version originale, Tante Piquette est appelée « Aunt Spiker Â», ce qui signifie « Tante Pointe Â», connotant à la fois sa maigreur et sa méchanceté. Son apparence physique métaphorise en quelque sorte son avarice. En effet, lorsque Tante Éponge veut manger la pêche, Tante Piquette n'y pense même pas, elle préfère gagner de l'argent grâce à elle. Pourtant, qui n'aurait pas goûté cette pêche fabuleuse, certes pas avec une pelle comme Tante Éponge, mais simplement par curiosité ? Cette qualité semble faire défaut à ce personnage. Le personnage de Madame Cricket dans Matilda lui ressemble beaucoup par son aspect cadavérique (« La cuisinière, une asperge flétrie qui donnait l'impression d'avoir été soumise depuis belle lurette à une dessiccation totale dans un four brûlant (...) Â»[123]) mais aussi par son indifférence aux malheurs du jeune garçon. C'est d'ailleurs elle, il ne faut pas l'oublier, qui a cuisiné l'objet de torture qu'utilisera Mlle Legourdin.

Véruca Salt est également considéré comme un être asociable. Son prénom « Véruca Â» fait penser à un parasite. Willy Wonka dira effectivement et cela, dès son arrivée : Â« Quel nom intéressant tu as ! J'ai toujours pensé que c'était celui d'une sorte de verrue qu'on a sous la plante du pied ! Â»[82]. Quant à son nom de famille, il signifie « sel Â». Ce mot est à l'opposé de tout ce qui est proposé par le chocolatier Willy Wonka. D'ailleurs, il semblerait qu'elle n'éprouve aucun plaisir devant toute cette nourriture. Et malgré les milliers de confiseries de la chocolaterie, son dernier caprice se porte sur un écureuil.

Mike Teavee, lui-non plus, n'est pas intéressé par le chocolat de Willy Wonka. C'est plutôt son unique et seule passion, à savoir la télévision et les films de guerre, qu'idolâtre cet enfant. Roald Dahl a d'ailleurs choisi d'appeler ironiquement ce personnage puisque Mike vient de Michel qui est le saint patron des soldats. Il aurait en effet formé la milice céleste et aurait précipité aux enfers les anges rebelles. Son nom de famille est tout autant significatif puisque Teavea est la prononciation de la lettre T et la lettre V en anglais. TV c'est bien sûr la télévision ou « la boîte à fadaises Â» comme dirait le BGG. En bref, cela montre sa dépendance à la télévision et aux films violents qui y sont diffusés par rapport aux plaisirs de la gourmandise qui devraient être présents chez un enfant de cet âge.

2.2.3. La gourmandise raisonnée ou « les plaisirs de l'ascèse Â»

À ces deux types de comportement alimentaire s'oppose le dernier type qui correspond probablement à l'idéal qui doit être atteint pour vivre pleinement sa gourmandise. Au plaisir brutal ou bien à son absence totale liés à la nourriture s'oppose le plaisir serein en harmonie avec soi préconisé par Roald Dahl. Ces gourmands raisonnés ne sont pas esclaves de la nourriture comme les gloutons, mais éprouvent du plaisir quant à leur gourmandise. Ce n'est pas le cas chez les personnages à l'apparence rachitique, symbole de leur manque de désir et de plaisir que procure le monde.

Le BGG, Charlie, James et Mlle Candy sont affamés, pourtant ils ne se plaignent pas de leur condition. Ils sont remarquables par leur courage.

Charlie et James sont tous deux affamés l'un parce que sa famille est très pauvre, l'autre parce que ses tantes ne lui donnent pas à manger. Ces deux héros se montrent très courageux face à l'adversité. Cela n'est pas étonnant lorsqu'on sait que le prénom Charlie vient de Carolus qui signifie en langue germanique le « fort Â», le « vaillant Â». Quant au prénom James, il vient de Jacques. Jacques le juste est celui qui est soutenu par Dieu, mais aussi celui dont la sagesse attire l'admiration de tous. Cette sagesse, il l'utilisera intelligemment lors des épreuves de son voyage initiatique.

Courageux, Charlie l'est même lorsque la nourriture manque dans le foyer. Cela n'empêche pas Charlie d'être amateur de chocolat, bien que ces moments de plaisir gourmand soient rares. La plupart du temps, il se contente de se nourrir des odeurs ou plutôt du « délicieux parfum Â»[58] de chocolat fondu qui embaume toute la ville. Mais une fois par an, pour son anniversaire, toute sa famille économise pour lui donner une barre de chocolat Wonka. Le plaisir que lui procure cette tablette est immense et sans égal pour le jeune Charlie. Sachant qu'il n'aura de tablette qu'une fois par an, il fait durer sa tablette et son plaisir : 

(...) il plaçait le bâton avec soin dans une petite caisse en bois pour la conserver précieusement comme une barre d'or massif ; puis, pendant quelques jours, il se contentait de le regarder sans même oser y toucher. Puis, enfin, quand il n'en pouvait plus, il retirait un tout petit bout de papier, du coin, découvrant un tout petit bout de chocolat, et puis il prenait ce petit bout, juste de quoi grignoter, pour le laisser fondre doucement sur sa langue. Le lendemain, il croquait un autre petit bout, et ainsi de suite, et ainsi de suite. C'est ainsi que Charlie faisait durer plus d'un mois le précieux cadeau d'anniversaire qu'était ce petit bâton de chocolat à deux sous.[16-17]

La gourmandise de Charlie est raisonnée — il faut en convenir par nécessité — mais le plaisir procuré en mangeant doucement semble bien plus grand que celui du glouton, à la fois brutal et rapide. Charlie savoure les plaisirs qui s'offrent à lui pour ainsi en profiter pleinement, suivant l'aphorisme de Charles-Ferdinand Ramuz qui disait que « ce n'est pas la nourriture qui compte, mais l'appétit Â». Charlie connaît ainsi plus que quiconque toute l'intensité du plaisir procuré par le chocolat.

Par ailleurs, le BGG et Mlle Candy renoncent pour un temps aux plaisirs de la nourriture pour conserver leur liberté. En effet, le BGG refuse de manger comme les autres géants de la chair humaine. Il refuse de faire souffrir les hommes. Et pour cela, il n'a qu'une solution non seulement adopter pour seule nourriture le schnockombre, un aliment répugnant et nauséabond, mais aussi abandonner son rêve de « cueillir de gros fruits juteux Â»[48]. De même, Mlle Candy préfère vivre dans une vieille cabane abandonnée plutôt que de rester prisonnière de sa tante, Mlle Legourdin. Sophie constate que son institutrice est vraiment très pauvre, car elle n'a que de la margarine, quelques tranches de pain et surtout pas de sucre. L'absence de sucre montre qu'elle a perdu sa propre identité. En effet, son nom est très significatif puisqu'il désigne directement les sucres Candy. Dans la version originale, elle se nomme Miss Honey qui signifie en français le « miel Â». Dans l'Antiquité, parce que c'était l'aliment le plus sucré, le miel était considéré comme un cadeau des dieux. Par la suite, avec la découverte de la canne à sucre et de la betterave, le sucre supplanta le miel qui acquit alors les mêmes qualités divines. Les personnages du BGG et de Mlle Candy en refusant de se rendre esclave de leur alimentation préfèrent manger moins, mais conserver leur liberté et par là s’élever à des niveaux spirituels et surtout ne pas être entravé par l’excès.

Ce plaisir propre aux oeuvres de Roald Dahl se décline aussi par le sentiment de puissance donné par cette nouvelle maîtrise de soi et de ses instincts. Roald Dahl offre à l'enfant une bonne leçon d'humanité en lui disant qu'il faut arriver à transcender les désirs premiers pour pouvoir regarder plus loin. Le plaisir de manger s'exprime ainsi dans la limite d'une pulsion raisonnée et apprivoisée.

2.3. Un voyage initiatique et gourmand

Dans ces récits, devenir raisonnable et contrôler ses pulsions serait la clef pour devenir adulte. En réalité, ces contes traitent moins de morale que de quête du bonheur. Ils apprennent à l'enfant à se transformer progressivement en adultes heureux. Ils utilisent un langage symbolique du devenir, de la métamorphose personnelle possible, grâce aux vertus, aux talents, à l'intelligence de chacun. En ce sens, ils sont plus initiatiques que moraux.

2.3.1. Des adjuvants initiateurs

Tout d'abord, pour réussir leur voyage initiatique, les héros des contes sont généralement accompagnés ou instruits par des adultes. Mais dans les récits de Roald Dahl, les adultes qui sont censés représenter le but à atteindre, sont discrédités par l'auteur. Ils ne seraient pas fiables pour instruire l'enfant puisqu'ils sont déjà corrompus. En effet, nous l'avons déjà mentionné, James et Sophie sont orphelins ; les parents de Charlie semblent insignifiants, ils n'auront pas une grande importance dans le récit ; les parents de Matilda considèrent leur fille comme un parasite.

Les personnages adjuvants prennent des formes tout à fait hors du commun, liées souvent à la nourriture. Les insectes anthropomorphes de James et la grosse pêche semblent échapper à la règle. Ils sont pourtant loin des adultes. Et ils sont caractérisés par une taille proche de celle d'un enfant. La dichotomie grand/petit, adulte/enfant ne peut donc plus subsister.

Quant à Charlie, il est aidé par deux personnages adultes, mais ces personnages ne sont adultes qu'en apparence. En effet, Grandpapa Joe, le plus vieux de ses quatre grands parents, est décrit comme un petit garçon par Roald Dahl ; il possède l'imagination par son talent de conteur et la spontanéité de l'enfant. En effet, le narrateur décrit le vieillard comme un grand gaillard :

Mais le soir en présence de Charlie, son petit-fils bien aimé, il semblait rajeunir comme par miracle. Toute fatigue le quittait et il devenait plus vif et remuant comme un jeune garçon.[21]

L'enthousiasme provoqué par la découverte du ticket le transforme définitivement en grand « gaillard de quatre-vingt-seize ans et demi Â»[69]. Willy Wonka est bien sûr le deuxième adjuvant de Charlie. Il est un vieillard fantaisiste et dynamique. Le narrateur le compare même à « un vieil écureuil vif et malicieux Â»[80].

Matilda va enfin connaître l'amour et l'attention qu'elle mérite grâce à son institutrice Mlle Candy. Bien sûr il s'agit d'une adulte mais elle est décrite comme une toute jeune femme à cause de sa fragilité et de son manque d'indépendance financière et morale :

Mlle Candy [...] devait être âgée d'environ vingt-trois ou vingt-quatre ans. Elle avait un ravissant visage ovale et pâle de madone avec des yeux bleus et une chevelure châtain clair. Elle était si mince et si fragile qu'on avait l'impression qu'en tombant elle aurait pu se casser en mille morceaux, comme une statuette de porcelaine. Mlle Jennifer Candy était une personne douce et discrète qui n'élevait jamais la voix (...)[69-70]

Virginie Douglas affirme que « l'intérêt [de ce personnage] réside dans le fait qu'il s'agisse d'une grande enfant, le récit se terminant lorsqu'elle acquiert son autonomie Â»125. Il en va de même pour le BGG. Malgré sa grande taille, il parle comme un enfant. Il utilise un vocabulaire si saugrenu et si incorrect que Sophie ne peut s'empêcher de corriger. Il s'explique :

Ah, les mots...soupira-t-il, ils m'ont toujours tellement tracasssé avec mes tics tout à trac ! Il faut simplement que tu essayes d'être patiente avec moi et que tu cesses de chicaner. Je te l'ai déjà dit, je sais très bien quels sont les mots que je veux prononcer, mais d'une manière ou d'une autre, ils finissent toujours pat s'entortillembrouiller quelque part.[61]

Il est comme l'élève qui vient d'apprendre à lire et qui cherche encore ses mots, mais il explique qu'à chaque fois qu'il relit Nicholas Nickleby il apprend de nouveaux mots. Un petit clin d'oeil aux enfants de la part de Roald Dahl pour les inciter à lire davantage.

Tous ces personnages ne représentent pas la contrainte du monde des adultes. C'est grâce à ce subterfuge que le narrateur semble rassurer son lecteur. Dans le même temps, le lecteur se trouve confronté à une situation nouvelle : vivre seul sans ses parents. Cette situation lui fera comprendre qu'il faut trouver soi-même des personnes, des amis qui pourront remplacer la protection de ses parents.

2.3.2. L'entrée dans le monde des adultes

Les contes proposent la plupart du temps un long voyage initiatique dans lequel l'enfant est en partance pour l'âge adulte. Ils lui apprennent que pour trouver son royaume ou autrement dit son identité, il lui faudra quitter sa maison ; que ce voyage ne sera pas sans embûche puisqu'il lui faudra indubitablement prendre des risques et se soumettre à des épreuves. Et cela commence dès le début du parcours initiatique, car pour qu'il ait lieu, il faut préalablement enfreindre les règles. Nous constatons que cette transgression prend la forme d'une tentation dans James et la grosse pêche et Charlie et la chocolaterie, sans doute parce qu'ils sont destinés à un lectorat plus jeune attiré par les premiers instincts126. En effet, dans Les Minuscules, ouvrage destiné à de jeunes lecteurs, le héros, Petit Louis trouve que « tout ce qu'il devait faire était ennuyeux. Tout ce qu'il ne devait pas faire était excitant Â». Petit Louis, est attiré par la Forêt interdite où sa mère le défend de pénétrer, mais il transgresse l'interdit à cause de sa gourmandise, à cause « des fraises sauvages [...]tout le sol de la forêt est tapissé de fraises sauvages vermeilles, savoureuses, juteuses Â»127. Excusés par la faim, les deux héros, James et Charlie vont, eux, transgresser l'interdit. James approchera de la pêche et la goûtera alors que Tante Éponge et Tante Piquette le lui avaient défendu. Charlie, quant à lui, trouve un billet d'un dollar, mais au lieu d'acheter de la nourriture pour sa famille, il achète des barres de chocolat. Matilda, gourmande et avide de livres, refuse d'obéir à son père qui ne veut plus qu'elle lise. Elle brave l'autorité pour assouvir sa faim de livres. Sophie se lève pendant la nuit alors que le règlement de l'orphelinat le condamne fortement.

À partir de cette transgression, l'aventure à proprement parler peut enfin commencer. Il va se produire une rupture profonde entre le monde dans lequel l'enfant vivait et le monde dans lequel il vivra cette aventure. Dans Psychanalyse des contes de fées, Bruno Bettelheim explique pourquoi il est nécessaire pour l'enfant de se trouver dans un autre monde, dans un monde fantasmagorique pour pouvoir progresser et grandir :

Il faut savoir que les frustrations de l'enfant, les difficultés qu'il doit vaincre ne sont pas plus redoutables que ce que nous devons tous affronter dans des circonstances normales. Mais parce que, dans l'esprit de l'enfant, ces difficultés sont les plus grandes que l'on puisse imaginer, il a besoin d'être encouragé par des fantasmes où le héros, avec lequel il peut s'identifier, parvient à sortir avec succès de situations incroyablement difficiles.128

En effet, le narrateur-conteur utilise cette technique pour faciliter l'apprentissage, car dans ce nouveau monde, tout semble possible pour l'enfant, les obstacles semblent plus faciles à surmonter alors qu'ils lui paraissaient insurmontables dans le monde réel.

Pour marquer ce passage entre les deux mondes, le narrateur choisit de métaphoriser ce changement de lieu par un tunnel spatial ou temporel. On retrouve ce procédé dans de nombreux contes comme dans Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. En effet, Alice après avoir suivi le lapin avec une montre à gousset, se précipite à l'intérieur du terrier du lapin. À partir de ce moment-là commence une chute interminable :

Dévorée de curiosité, elle [Alice] le [le Lapin] suivit à travers champs et eut juste le temps de le voir s'engouffrer dans un vaste terrier sous la haie. [...] Le terrier descendait à pic comme un tunnel, puis plongeait en coude [... ] elle se vit tomber dans ce qui semblait un puits très profond129.

Dans Charlie et la chocolaterie, les heureux possesseurs des tickets d'or et leurs accompagnateurs entrent dans un nouveau monde. Ils y accèdent grâce à un long corridor qui descend sous terre. C'est d'abord par les yeux de Charlie que nous est présenté ce passage : « Charlie Bucket vit un long couloir qui s'étirait devant lui à perte de vue. Ce corridor était assez large pour laisser passer une voiture. Â»[84]. Grandpapa Joe souligne que le couloir est rempli d'odeurs extraordinaires : « les plus merveilleux parfums du monde se rencontraient dans l'air qu'ils respiraient Â»[84]. Quant à Willy Wonka, il fait vivre à ses invités une course effrénée :

Il emprunta le corridor en courant, laissant flotter derrière lui la queue de son habit couleur prune, et les invités de mirent tous à courir après lui. [...]Bientôt il quitta le corridor principal pour un autre couloir, à peine plus étroit, à sa droite. Puis il tourna à gauche. Puis encore à gauche. Puis à droite. Puis à gauche. Puis à droite. Puis à droite. Puis à gauche. On aurait dit une gigantesque garenne avec un tas de couloirs menant dans tous les sens.[85]

Ce passage s'effectue grâce à une accélération temporelle et un parcours spatial qui conduit les protagonistes dans les profondeurs de l'usine, symbolisant indubitablement les profondeurs de l'être. En effet, Willy Wonka s'exclame : « Nous descendons au sous-sol ! Toutes les salles importantes de mon usine se situent très bas au-dessous du niveau de la terre ! Â»[86]. Le meilleur de l'être se trouve au plus profond de soi.

Pour James, le voyage s'effectue de la même manière. En effet, il rampe dans un tunnel sombre. À la différence de Charlie, il se nourrit non pas des odeurs, mais du jus et de la chair de la pêche : « Toutes les deux secondes, James s'arrêtait pour manger un morceau de la paroi. La pêche était sucrée, juteuse et merveilleusement rafraîchissante Â»[40]. Il suit le tunnel creusé dans la pêche jusqu'au noyau de la pêche :

Et soudain [James] s'aperçut que, non loin de lui, près du sol, la pêche avait un trou. C'était un trou assez important. Il pouvait être l'oeuvre d'un animal de la taille d'un renard. James se mit à genoux devant le trou. Il y introduisit d'abord la tête et les épaules. Il y entra tout entier, en rampant. Et il continua à ramper.[...]Le tunnel était humide et sombre.[...] À présent, il dut escalader une pente, comme si le tunnel conduisait au coeur même du fruit gigantesque.[...]Il fit encore plusieurs mètres en rampant lorsque soudain – bang ! - sa tête heurta quelque chose d'extrêmement dur qui lui barrait le chemin. Il leva les yeux sur une paroi solide qui, à première vue, semblait être en bois. Il avança une main. Au toucher, cela ressemblait bien à du bois, mais à du bois tout sinueux, tout craquelé. [39-40]

Dans Le Bon Gros Géant, Sophie fait, elle aussi, un long voyage tout aussi magique dans les bras du géant avant d'atteindre la caverne sombre du BGG :

Le géant courait et courait encore. Mais il s'était produit un curieux changement dans l'allure de sa course. Il semblait avoir soudain passé une vitesse supérieure. Il allait de plus en plus vite à tel point que le paysage alentour devint flou.[...]Elle avait l'impression que les pieds du géant ne touchaient plus le sol. On aurait dit qu'il volait ; quant à savoir s'il parcourait la terre ou la mer, c'était impossible. Il y avait quelque chose de magique dans ses jambes.[26]

Sophie se retrouve à la fin de ce voyage dans la caverne du Bon Gros Géant. En revanche, pour Sophie et aussi pour Matilda, le passage vers l'âge adulte ne s'effectue pas grâce à la nourriture, mais celle-ci y reste toujours présente. Matilda ne possédera le pouvoir de télékinésie qu'en passant dans un autre monde. Ce don merveilleux lui permet alors de braver l'impossible et de surmonter les épreuves. Ce passage d'un monde à l'autre est bien plus subtil que ceux énoncés précédemment. Il se fait lorsque Matilda et Mlle Candy se dirigent vers la petite maison :

Elles s'avançaient le long des ornières desséchées sur le sol terreux et devaient veiller à ne pas se tordre les chevilles. [...] Elles atteignirent un nouveau petit portail vert à demi enfoui dans la haie, sur la droite et presque caché par les branches de noisetiers. [...] Matilda vit un court sentier menant à une minuscule maisonnette de brique rouge. On eût dit plutôt la maison d'une poupée que la demeure d'un être humain. [...] Le décor était si irréel, si fantastique, si étranger au monde terrestre. On eût dit une illustration de Grimm ou d'Andersen. [...] Elle sortait d'un conte de fées. [180-182].

Le parcours initiatique est bien une donnée sine qua non du conte. En effet, le personnage principal est entraîné par sa destinée à poursuivre une quête et cette quête c'est celle de devenir adulte. Grâce à ces récits, le conteur met en avant l’apprentissage, l’expérience et les facultés du héros. C'est un grand voyage vers l’âge adulte, où le héros se fraye un chemin dans un monde semé d’embûches. Le conteur a également pour mission de montrer à l'enfant que devenir adulte c'est certes devenir mature, mais aussi être enfin pris au sérieux. Mlle Candy fait comprendre à Matilda qu'elle est une enfant exceptionnelle. James est admiré par ses compagnons de voyages, car il a fait preuve à plusieurs reprises de discernement et d'intelligence pour les sortir de mauvais pas. Charlie est récompensé par Willy Wonka qui lui lègue sa chocolaterie. Et Sophie est écoutée elle-même par la reine d'Angleterre. Tous les héros ont finalement besoin de reconnaissance et d'être écoutés par les adultes pour être enfin pleinement heureux.