La gourmandise : moteur de l'apprentissage
L'enfant n'est pas un être parfaitement innocent ou même insouciant, seulement il n'a pas encore l'expérience de l'adulte. Pour accéder au monde des grandes personnes, l'enfant doit passer par une longue période d'apprentissage qui correspond à un éloignement progressif de l'ignorance. Cette ignorance s'entend non pas comme innocence ou naïveté, mais bien comme inexpérience. L'enfant arrive dans un monde dont il doit tout apprendre. Bien évidemment, il a dès sa naissance – et même avant sa naissance d'après certaines études récentes – des impressions, des sensations. Il possède donc un savoir qu'il doit utiliser pour comprendre le monde et ainsi s'adapter à lui.
Roald Dahl se trouve alors devant le problème suivant : comment intéresser l'enfant, et comment lui faire dépasser ses peurs pour qu'il accède avec envie au savoir ? L'enfant, comme chacun le sait, s'émerveille naturellement et en permanence devant le monde. Il n'en reste pas moins que l'apprentissage est d'autant plus facile si on arrive à retenir son attention. Et Roald Dahl utilise la gourmandise à cet effet puisque celle-ci est à la fois rassurante et captivante. C'est un fabuleux « moteur d'apprentissage ».
1.1. La gourmandise, une ouverture sur le monde ?
1.1.1 S'émerveiller devant le monde
Aujourd'hui, l'enfant est incessamment sollicité par les informations qui lui viennent de l'extérieur. En effet, les informations lui parviennent de toute part grâce notamment aux nouvelles technologies comme la télévision, l'ordinateur. La curiosité le pousse ainsi à en savoir toujours plus sur le monde dans lequel il évolue et plus généralement vers des plaisirs primitifs et réprimés issus par exemple de la nourriture. Le mélange savoureux de la gourmandise et de la curiosité n'a-t-il pas toujours été perçu comme tel ? Ne sont-ils pas deux « vilains défauts » à corriger ?
Jean Pederos dans un article intitulé « N'est pas gourmand qui veut ! » rejette cette théorie. Il prône une curiosité gourmande, mais raisonnée :
La gourmandise n'est pas un défaut donné à tout le monde. Ça se mérite. Dans la vie de tous les jours, être gourmand, ce n'est certainement pas s'empiffrer d'une barre chocolatée dès qu'on a un petit creux ou de pop corn et de soda au cinéma.[...] Car être gourmand, ce n'est pas simplement aimer manger ce qui nous plaît ou ce que l'on connaît déjà . C'est aussi découvrir, faire la différence, reconnaître ce qui est le meilleur. Et puis, n'est-on gourmand que de nourriture ? Pensez à ceux qui dévorent les livres, des disques ou des images... Sont-ils curieux ou gourmands ? 85
Pour rendre ces récits intéressants aux yeux de son lectorat, Roald Dahl ajoute à la curiosité et la gourmandise un soupçon d'imagination puisque c'est d'ailleurs l'imagination, selon lui, qui différencie l'enfant de l'adulte :
Pour écrire à l’intention des enfants, il faut avoir préservé deux caractéristiques fondamentales de ses huit ans : la curiosité et l’imagination. Personne ne se rappelle ce que c’est d’avoir six, sept ou huit ans. Vous pensez vous en souvenir, mais vous ne vous en souvenez pas le moins du monde !86
Les auteurs pour la jeunesse ont bien compris qu'il était inutile de parler du monde tel que l'adulte le percevait. Il existe cependant des dissensions à ce propos puisque certains refusent encore de voir l'enfant comme un être à part entière avec des besoins différents de ceux de l'adulte. Roald Dahl fait partie de ceux qui ont voulu appréhender l'enfant dans toute sa complexité, c'est pourquoi il imagine des mondes qui attirent la curiosité de celui-ci : « Les enfants, il faut les passionner, sinon ils vous laissent tomber et vont regarder la télévision. J'essaie d'écrire des histoires qui les saisissent à la gorge ; des histoires qu'on ne peut pas lâcher »87.
L'important dans les histoires de Roald Dahl est de montrer aux enfants que pour découvrir le monde il faut savoir transgresser les interdits. Les héros du corpus étudié ont tous transgressé les règles et les interdits pour pouvoir entrer dans un autre monde. En effet, James désobéit à ses tantes en mangeant et en entrant dans la pêche magique. Tante Éponge et Tante Piquette menacent James : « Et gare à toi si tu en [de la pêche] manges ! C'est nous, ta tante Piquette et moi, qui la mangerons »[28], « Ça ne te regarde pas »[32]. Matilda continue de se procurer des livres malgré la scène terrible où son père arrache les pages de son livre qu'il qualifie de « saleté » et lui demande avec véhémence si elle n'avait pas « quelque chose d'utile à faire, pour changer »[44]. Sophie, quant à elle, se lève malgré la menace de punition qui pèse sur elle : « Quiconque se faisait prendre hors de son lit après l'extinction des lumières était aussi puni. On avait beau dire qu'on se rendait aux toilettes, ce n'était pas une excuse suffisante et la punition tombait quand même »[16]. Charlie, pour manger des chocolats, dépense son billet qu'il a miraculeusement trouvé dans la neige alors qu'il aurait pu nourrir sa famille affamée.
La transgression semble alors nécessaire pour découvrir les nombreux secrets du monde. Cependant, le héros doit posséder une autre qualité : la patience. Roald Dahl montre à l'enfant qu'il n'est pas nécessaire d'aller trop vite dans sa quête de la vérité sur le monde. Tessa Dahl dans une lettre adressée à son défunt père explique cette double capacité, permettant de découvrir le monde « sans se brûler les ailes » : « Indication, suggestion et malice nous permettaient de faire nos propres découvertes du monde à notre rythme »88.
L'observation et la patience semblent être les clefs d'un passage en douceur vers l'âge adulte. L'enfant doit observer, découvrir plutôt qu'apprendre. Dans Du Récit Merveilleux ou l'ailleurs de l'enfance, Alain Montandon appelle cette capacité, l'« étonnement » :
L'étonnement, cette faculté sublime d'ouvrir les yeux, de sentir le vent frais du matin, de vivre à l'origine, de ressentir le choc d'un spectacle sans cesse changeant et renouvelé, explique aussi un des traits caractéristiques de la fascination, la passivité.89
Ainsi, la relative inaction de Charlie dans la chocolaterie, s'explique tout naturellement à la lumière de cette réflexion. Il fait effectivement preuve d'une patience à toute épreuve malgré les nombreuses tentations et la faim qui le tenaille. Il observe avec fascination cette fabrique de chocolat et son propriétaire, Willy Wonka. Quant à Sophie, le BGG90 lui reproche ne pas être assez attentive, de ne pas assez écouter et surtout de trop parler. Sophie pense tout savoir et les réprimandes du BGG lui apprennent qu'il faut prendre le temps de grandir, c'est-à -dire ne pas chercher à tout savoir et apprendre à rester dans l'ignorance. L'aphorisme de Jean de La Fontaine, « Rien ne sert de courir il faut partir à point », correspond tout particulièrement au héros de James et la grosse pêche. En effet, pour chaque épreuve qu'il doit surmonter, James prend le temps d'analyser la situation avant d'agir.
1.1.2. Un merveilleux gourmand
L'enfant se trouve dans un monde où tout est source d'étonnement. Toutes les choses du monde semblent magiques à ses yeux. C'est peut-être ainsi qu'est né le merveilleux : lorsque tout n'est pas connu, il faut alors faire appel à l'imagination pour combler cette ignorance. Ainsi, le monde dans lequel les personnages de Roald Dahl évoluent est généralement merveilleux et incite l'enfant à s'émerveiller. Ce monde retient d'autant plus son attention qu'il est appétissant et que la nourriture y est pléthorique. Les adultes, bien au contraire, parce qu'ils croient tout connaître du monde, se cachent leur ignorance et perdent toute trace d'imagination. C'est pourquoi, les adultes ne rentrent qu'avec difficultés dans le pays de l'imaginaire, ils doivent redevenir enfants en réalisant des rites initiatiques.
La gourmandise, nous l'avons prouvé précédemment, est naturelle et instinctive. Elle constitue même un facteur essentiel à la survie de l'homme puisqu'elle lui permet de distinguer les aliments entre eux. Roald Dahl utilise cette « gourmandise primordiale » pour faire entrer le merveilleux dans ses récits, permettant ainsi à l'enfant d'avoir une autre vision du monde91. La gourmandise ouvre ainsi les portes d'un univers magique. Fénélon avait déjà décrit dans Voyage dans l'île des plaisirs un monde merveilleux où le plaisir alimentaire de la gourmandise arrive à son paroxysme :
Après avoir longtemps vogué sur la mer du Pacifique, nous aperçûmes de loin une île de sucre avec des montagnes de compote, des rochers de sucre candi et de caramel, des rivières de sirop, qui coulaient dans la campagne. Les habitants, qui étaient fort friands, léchaient tous les chemins, et suçaient leurs doigts après les avoir trempés dans les fleuves. Il y avait des forêts de réglisse, et de grands arbres d'où tombaient des gaufres qui tombaient dans la bouche des voyageurs.92
Dans Charlie et la chocolaterie, Roald Dahl nous offre une description similaire hormis le fait que dans un premier temps, l'usine ressemble de l'extérieur à toutes les autres. Le narrateur nous prévient qu'en entrant dans la chocolaterie Charlie et les autres protagonistes entrent dans un autre monde : « Les portes claquèrent et toute image du monde extérieur s'évanouit »[83]. Rapidement, le merveilleux apparaît avec la fabuleuse « salle au chocolat ». Les visiteurs en y pénétrant découvrent, en effet, un « fascinant spectacle » et Willy Wonka s'empresse de leur spécifier que « naturellement, tout cela se mange ! »[90] :
À leurs pieds s'étalait... une jolie vallée. De chaque côté, il y avait de verts pâturages et tout au fond coulait une grande rivière brune. Mais on voyait aussi une formidable cascade – une falaise abrupte par où les masses d'eau pleine de remous se précipitaient dans la rivière, formant un rideau compact, finissant en un tourbillon écumant et bouillonnant, plein de mousse et d'embruns. Des arbres et des arbustes pleins de grâce poussaient le long de la rivière : des saules pleureurs, des aulnes, du rhododendron touffu à fleurs roses, rouges et mauves. Le gazon était étoilé de milliers de boutons d'or.[87-88]
Il est évident dans James et la grosse pêche que c'est le fruit géant qui donne une dimension merveilleuse au récit. Ce n'est pas le vieillard ou les langues de crocodiles vertes et lumineuses qui sont à l'origine du merveilleux, mais bien la pêche dont on voit directement le pouvoir magique en action. Elle est magique parce qu'elle est le fruit d' un « misérable arbre ne port[ant] jamais de fruit »[26]et qu'elle est « aussi grande qu'une petite maison »[32].
Dans Le Bon Gros Géant, la frambouille est tout à fait extraordinaire. Cette boisson permet de voir le monde réel différemment, et c'est de cette manière que le merveilleux apparaît. En effet, le liquide vert pétille d'une « manière impressionnante », « au lieu de remonter et d'éclater à la surface du liquide, les bulles se dirigeaient vers le bas en éclatant au fond de la bouteille »[75]. Ces bulles provoquent « le crépitage » qui n'est « d'autre qu'un signe de bonheur »[78].
Le monde cartésien dans lequel nous vivons ne permet pas de passer entièrement dans le monde de l'imaginaire. Ainsi, l'encadrement discret du réel des récits de Roald Dahl rassure son lectorat. Il n'existe pas de merveilleux pur. D'ailleurs, il faut noter que la nature du merveilleux vient aussi de ce qu'il s'enracine constamment, inévitablement dans le réel.
1.1.3. Imagination et réalité
Dans ces récits, Roald Dahl effectue ainsi un dosage subtil entre irréel et réel. Le cadre de la réalité va de soi. Il ponctue, il rythme, il ordonne. Et le merveilleux naît d'un glissement incertain et fragile, issu de la transformation du quotidien qui réapparaîtra, à notre insu, sous les traits de la fantaisie et de l'insolite. La nourriture, objet quotidien par excellence, prend, chez Roald Dahl une dimension merveilleuse grâce à l'imagination.
Roald Dahl explique clairement que l'enfant possède une imagination sans limites que Saint-Pol-Roux décrit merveilleusement dans cette comparaison : « Le soleil pensé surpasse le soleil réel... L'univers n'est qu'un grain de sable auprès de la grandiose basilique épanouie dans le cerveau d'un enfant »93.
Bien au contraire les adultes cherchent à rationaliser le merveilleux. Ainsi, les parents refusent de voir dans leur fille Matilda, un prodige. Tante Piquette et Tante éponge enlèvent le caractère merveilleux de la pêche en lui conférant une valeur commerciale et donc matérielle : « cette pêche représente une grosse somme d'argent »[33]. Dans la chocolaterie, les parents des quatre enfants rassurent leur esprit cartésien en accusant Willy Wonka d'avoir perdu la raison (« Il a l'esprit dérangé ! » s'écria l'un des pères, consterné, et les autres parents se mirent à hurler en choeur. « Il est fou ! » crièrent-ils. « Il est cinglé ! » « Il est sonné ! » « Il est cintré ! » « Il est marteau ! » « Il est piqué ! » « Il est tapé !» « Il est timbré ! » « Il est toctoc ! » « Il est maboul ! » « Il est dingue ! » « Il est cinoque ! »[113]). Leur réaction est d'autant plus virulente lorsque, n'ayant plus de repaire, ils sont déstabilisés complètement par le mystère environnant. Ils n'ont plus aucune prise sur le monde réel tandis que le monde imaginaire et merveilleux qu'ils découvrent les effraie de plus en plus.
En revanche, dans Le Bon Gros Géant, le monde dans lequel évolue le BGG est stérile. Ce véritable désert, territoire des ogres, est à l'image de leur comportement puisque le seul but de ces ignobles personnages est de détruire. La stérilité du pays des géants métaphorise indubitablement le manque d'imagination des ogres. Quant au BGG, il accède au monde de l'imaginaire par substitution en capturant des rêves.
Néanmoins, il ne faudrait pas croire que Roald Dahl enseigne aux enfants à vivre toujours dans un monde imaginaire. Tessa Dahl explique clairement, dans un article intitulé « Once upon a time, childhood was made of magic... », l'importance de l'intégration du merveilleux dans le réel :
[Roald Dahl] ne m'a jamais surprotégée.[...] Si une alarme incendie retentissait, nous suivions le camion des pompiers jusqu'à sa destination finale. Les scènes de la vie réelle étaient entrelacées avec des scénarios issus de notre propre imagination. Nous devions les comprendre puis nous y projeter en imaginant ce à quoi ils pourraient ou auraient pu ressembler.94
Roald Dahl a recours au merveilleux pour détendre l'esprit du lecteur parce que comme l'explique Pierre-Maxime Schuhl « l'exercice de la pensée rationnelle soumet [notre esprit] à une contrainte pénible »95. L'imagination dans l'apprentissage des réalités du monde est essentielle à l'enfant. Le monde ne doit lui être livré que partiellement, le laissant progressivement s'emparer de la vérité des choses.
De fait, Tessa Dahl reproche à certains livres et films destinés aux enfants leur manque d'abstraction, interdisant ainsi la moindre part d'invention ou de fantaisie :
Il n'y a aucune subtilité, aucune fantaisie, aucun mystère du tout [...] Rien n'était laissé à l'imagination. Comme c'était différent avec toi [Roald Dahl]. Tu insistais pour toujours respecter les spectateurs et leur permettre de voyager dans leur propre monde et se former ainsi une histoire dans leur propre langage. Il me semble que de nos jours nous n'avons pas le droit ou le luxe de faire nos propres interprétations.96
Il faut donc laisser une grande part d'imagination dans la découverte du monde et surtout ne pas chercher à grandir trop vite, car vouloir tout connaître ou poser trop de questions est un frein à l'imagination.
Ainsi, Sophie, trop rationnelle, dément toutes les explications du BGG. Celui-ci lui explique que les apparences sont souvent trompeuses et ce que nous savons de la réalité se trouve parfois démenti. L'intelligence ne se mesure pas au savoir que l'on possède, mais bien à notre imagination. Le BBG reproche plusieurs fois à Sophie de ne pas être assez futée : « Tu n'es pas bien maligne, [...] tu as la tête plus vide qu'une cloche à fromage. »[34], « Ma parole, tu as de la purée de mouche dans le crâne ! »[36]. D'ailleurs, il hésitera à lui expliquer son activité de souffleur de rêves pensant qu'elle ne pourrait pas comprendre [49]. Mais la cause n'est pas due à son apparente bêtise, mais plutôt à son manque d'imagination.
Dans Charlie et la chocolaterie, Willy Wonka condamne rapidement Mike Teavea parce que cet enfant est totalement dépourvu d'imagination et par là n'a plus le comportement d'un enfant. Il contredit incessamment le chocolatier en croyant tout savoir sur le monde. En effet, à propos des Oompas-Loompas, Willy Wonka explique que ces ouvriers sont en chair et en os. Mikes incrédule déclare : « Impossible,[...] Des hommes si petits, ça n'existe pas ! » [93] Ou bien lorsque Willy Wonka explique qu'il a inventé un « caramel qui fait pousser les cheveux » et qu'il n'y aurait alors «plus d'excuses pour les petits garçons et les petites filles qui se promènent le crâne chauve ! », Mike Teavee rétorque que « les petits garçons et les petites filles ne se promènent jamais le... » [120]. Bien sûr, Willy Wonka ne le laisse pas finir. Ou bien encore, aux pages 161 à 163, Willy Wonka explique le fonctionnement de la télévision et la fabrication du « chocolat télévisé ». Mike Teavee persuadé de tout savoir sur cet objet qu'il idolâtre infirme là encore les hypothèses de l'inventeur.
Roald Dahl laisse justement une place importante à l'inventivité, fondamentalement liée à la gourmandise dans ses livres. Cette créativité gourmande est propre à chacun. Ainsi, Roald Dahl nous offre sa propre conception de la nourriture. En effet, nous l'avons stipulé dans la première partie, le goût n'est pas qu'une simple sensation, elle est surtout la résultante d'une perception chargée de significations provenant de l'apprentissage et de souvenirs personnels. Grâce à ces apports inconscients, les aliments seront toujours associés à une créativité autour de la gourmandise.
1.2. À l'école de la gourmandise
1.2.1. Un apprentissage appétent
Pour faciliter l'apprentissage, les pédagogues ont toujours essayé de rendre celui-ci attrayant en l'associant généralement à une activité ou à une pensée agréable. Roald Dahl a choisi d'allier l'apprentissage à la gourmandise. Cette « gourmandise éducative », nous la retrouvions déjà dans l'Émile de Rousseau.
En effet, Jean Jacques Rousseau et Roald Dahl ont tous deux pour objectif de transmettre des connaissances, mais aussi de préserver les qualités propres de l'enfance bien que les avis divergent sur ce que sont ces qualités. L'un veut préserver la bonté et la stabilité originelle de l'enfant, tandis que l'autre espère préserver son imagination. « Manipulant »97 leur jeune public en jouant sur leur corde sensible, la gourmandise, ces deux pédagogues arrivent à préserver les qualités de l'enfant. Il n’en demeure pas moins qu’ils réussissent à lui transmettre un apprentissage tout en prenant garde à ne pas forcer les enfants à ingérer des connaissances abruptement. La transmission du savoir se fera en quelque sorte d'elle-même au contact des choses : les connaissances entrent alors dans leurs esprits sans qu’ils s’en rendent vraiment compte, sans qu’ils aient l’impression d’être en train d’apprendre.
Quoi qu'il en soit, l'un comme l'autre semblent voir le grand avantage de la nourriture pour manipuler et intéresser les enfants. Rousseau semble croire en la possibilité de transformer la chair en esprit, c’est-à -dire de partir du plus corporel pour se rendre au plus spirituel. L'enfant serait effectivement attiré instinctivement par ce qui stimule ses sens qui sont « les premières facultés qui se forment »98. Avant d'être un être moral, il est avant tout un être physique et sensible. Les enfants étant d’abord et avant tout des êtres de sensations, ils seront sensibles à tous les plaisirs sensoriels : ils aimeront la sensation de l’eau sur leurs mains, ils aimeront les couleurs vives et, par-dessus tout, ils aimeront ce qui flatte leur palais. En effet, comme le dit Rousseau, « de nos sensations diverses le goût donne celles qui généralement nous affectent le plus. […] Mille choses sont indifférentes au toucher, à l’ouïe, à la vue ; mais il n’y a presque rien d’indifférent au goût »99.
C’est donc de cette propension des enfants à rechercher la jouissance physique ou sensorielle que découle la possibilité pour le gouverneur de faire une éducation par la bouche en attirant simplement son public par l’estomac ou par le palais. Il est envisageable pour Jean-Jacques Rousseau, et pour Roald Dahl également, de «mener des armées d’enfants au bout du monde» 100. Par ailleurs, il faut préciser ici que cette « gourmandise éducative » a tendance à disparaître dans les livres destinés à un lectorat plus âgé.
Les théories des deux auteurs semblent assimilables, mais elles divergent sur le statut accordé à la gourmandise. Alors que Rousseau explique que la passion pour la gourmandise disparaît dès l'éveil sexuel, Dahl condamne l'enfant qui se jette sur la nourriture, il condamne la gloutonnerie, et refuse avec insistance de permettre à l'enfant de ne vivre que pour la nourriture.
1.2.2. Des inventions « savourables » et « putréfiantes »101
Dans l'oeuvre de Roald Dahl, la nourriture est souvent le prétexte au jeu et à l'invention, au grand dam des adultes qui ne cessent de proférer la menace du « Ne joue pas avec la nourriture ! ». La fascination de Roald Dahl pour la nourriture remonte à sa plus tendre enfance. En effet, le jeune Roald Dahl rêvait déjà de pouvoir inventer de fabuleuses recettes au chocolat :
Pour moi, le plus important, c'était que je commençais à me rendre compte que les plus grandes fabriques de chocolat possédaient réellement des « laboratoires de recherche » et qu'elles prenaient leurs inventions très au sérieux. J'imaginais une longue pièce blanche, avec des chaudrons pleins de chocolat, de caramel et une foule d'autres mélanges délicieux bouillonnant sur des fourneaux, tandis que des hommes et des femmes en blouse blanche circulaient de chaudron en chaudron, mélangeant, concoctant leurs merveilleuses trouvailles. Je me voyais moi-même travaillant dans un de ces labos et, un beau jour, je mettais au point une friandise d'un goût si délicieux (...)102
Loin des contraintes et des pressions alimentaires imposées par les adultes, l'enfant ouvre une nouvelle dimension à la nourriture grâce à des lieux qui permettent l'invention comme le laboratoire d'une chocolaterie ou bien la dînette. La nourriture se fait alors gourmande parce que rien ne remplace le plaisir de manger pour de faux. En effet, le dessert que l'on s'invente correspond aux réminiscences de tous les desserts délicieux mangés auparavant. Le dessert inventé surpasse le dessert réel. Noëlle Châtelet explique très bien ce phénomène de la dînette dans un article intitulé « on dirait que ce serait » :
La mousse au chocolat de maman est certes délicieuse, mais elle a aussi un je-ne-sais-quoi de limité. Bref, elle a le goût exclusif du chocolat, rien d’autre que ce goût-là . Pas de rêverie possible avec elle. On bute sur l’objet même, sur le chocolat réduit à soi-même, à sa réalité. Il n’y a pas de surprise avec la mousse au chocolat de maman [...] tandis que la mousse qui se fabrique au fond du jardin avec la terre volée dans les plates-bandes, cette terre un peu collante qu’il faut nettoyer, au mieux des cailloux, au pire des animaux grouillants de toutes sortes, cette mousse quand on la mange sans la manger, en faisant semblant [...] eh bien cette mousse a un goût de chocolat comme seul on peut le rêver. C’est un chocolat paradisiaque, un chocolat sublimé par la vertu de la croyance, [...] un chocolat qui défie toute concurrence.103
Dès lors, pendant la dînette, les lois de la cuisine ne sont plus celles des adultes mais celles de la fantaisie. L'impossible devient possible grâce aux règles enfantines, et même le répugnant affecte un aspect attrayant. Dans Moi, Boy, un camarade de Roald Dahl explique la recette des réglisses :
Ils attendent d'avoir dix mille rats [...]puis ils les empilent tous dans un gigantesque chaudron de cuivre brillant où ils les font bouillir pendant plusieurs heures. Deux hommes remuent le mélange en ébullition avec de longues perches et, pour finir, ils obtiennent un épais ragoût de rats fumant. Après ça, un broyeur est immergé dans le chaudron pour broyer les os ; le résultat final est une sorte de bouillie épaisse appelée purée de rats. [...] Deux hommes [...] descendent dans le chaudron et, armés de pelles, jettent la purée de rats brûlante sur le sol en ciment. Ils passent et repassent ensuite dessus avec un rouleau compresseur pour l'aplatir. Il en résulte une sorte de gigantesque crêpe noire et il leur suffit ensuite d'attendre qu'elle ait refroidi et se soit durcie pour la couper en lanières et obtenir ainsi des lacets de réglisse.104
On retrouve d'autres recettes toutes aussi peu ragoûtantes dans de nombreuses histoires de Roald Dahl. Un livre publié à titre posthume reprendra toutes les recettes « délicieusement épouvantables » de l'oeuvre de Dahl. Les nouvelles recettes irrésistibles de Roald Dahl105 sont effectivement une compilation de recettes plus ou moins faciles à réaliser, mais toutes plus étonnantes les unes que les autres. Certaines recettes sont plutôt « classiques » – nougatines à la fraise enrobées de chocolat, pommes au caramel, etc. –, tandis que d'autres sont plus originales – les doigts de moustiques frits le plus délicatement du monde, le papier peint à lécher pour les chambres d'enfant, ...
Notre corpus présente toutes les caractéristiques des recettes extraordinaires de Roald Dahl à la fois « répugnables » et « savourables ». Le livre Matilda confirme notre idée selon laquelle la gourmandise est un moteur d'apprentissage pour les enfants. Ce livre destiné à un lectorat plus âgé n'est pas truffé de recettes extravagantes.
Dans Le Bon Gros Géant, on retrouve des aliments incongrus, les géants se régalent d'hommes aux goûts variés. Mais l'aliment le plus extraordinaire est la frambouille dont les bulles vont du haut vers le bas. Sophie raconte ses sensations après en avoir bu :
C'était doux et rafraîchissant, avec un goût de vanille et de crème relevé d'une pointe de framboise. Et les bulles étaient merveilleuses. Sophie les sentait rebondir et éclater dans son ventre. C'était une sensation délectable. Il lui semblait que des centaines de personnages microscopiques s'étaient mis à danser la gigue dans son estomac en la chatouillant de leurs orteils. C'était vraiment magnifique.[80]
Mais le plaisir, selon Roald Dahl, ne s'arrête pas là puisque l'absorption de cette boisson est accompagnée de l'euphorique et réjouissant « crépitage ».
Dans James et la grosse pêche, ce sont les insectes qui nous font profiter de leurs recettes. Est-il bien utile de préciser que celles-ci sont peu ragoûtantes ? Citons par exemple les recettes épouvantables du mille-pattes qu'il délivre dans une chanson dont voici un court extrait :
J'ai mangé bien des plats délicieux/Des moustiques en gelée, des lobes d'oreilles au riz/Des souris à la neige, c'était exquis/Des rôtis de rats (aspergés de pipi)(...)[75-76]
Enfin, la gourmandise de Roald Dahl est indubitablement associée à la créativité, ceci encore plus particulièrement dans la chocolaterie de Willy Wonka. Les inventions de ce savant fou sont merveilleusement fantastiques, à savoir « une crème glacée qui ne fond jamais, même par la plus grande chaleur », « une gomme à mâcher qui ne perd jamais sa saveur », des « ballons de confiserie gonflables et crevables »[29], la cascade de chocolat, le smucre[90], des « bonbons acidulés inusables »[118], du « caramel qui fait pousser les cheveux »[120], une gomme qui permet de prendre un vrai repas , des « oreillers mangeables en pâte de guimauve » et le « papier peint qui se lèche pour chambres d'enfant »[136], les « crèmes glacées chaudes pour les jours de grand froid »[137] ainsi que toutes les recettes sur les boutons du grand ascenseur de verre [154].
On retrouve déjà dans Alice au pays des merveilles cet émerveillement pour la création d'aliments ou plutôt de friandises extraordinaires. Comparons ainsi les effets du flacon magique de Lewis Carroll indubitablement semblables à ceux de la gomme à mâcher de Willy Wonka. Lorsque Lewis Carroll écrit :
Néanmoins, comme il n'était pas écrit « poison » sur le flacon, Alice s'aventura à y goûter, et, trouvant le breuvage très bon (il alliait les saveurs de la tarte aux cerises, de la crème anglaise, de l'ananas, du rôti, du caramel et du toast encore chaud), elle eut tôt fait de la finir.106
Roald Dahl nous renseigne sur le chewing-gum Wonka :
Rien qu'une petite barre magique de chewing-gum Wonka ! Elle remplacera votre petit déjeuner, votre déjeuner, votre souper ! Ce morceau de gomme que vous voyez là représente justement une soupe à la tomate, un rosbif et une tarte aux myrtilles.[124-125]
Ces deux friandises ont un deuxième aspect en commun : le risque. Le flacon qu'ingurgite Alice pourrait être du poison et la gomme de Violette est un prototype qui a encore des effets secondaires très désagréables. Mais le risque n'est-il pas un moteur de l'imagination ?
Toutes ces recettes « délicieusement épouvantables » sont des invitations à l'imagination qui pénètre dans le quotidien à travers l'alimentation. Ces recettes ou inventions culinaires sont aussi un formidable moyen pour s'approprier les règles imposées par les adultes, mais en les réinventant afin de goûter à la liberté.
1.2.3. La nourriture : un obstacle à l'apprentissage ?
Dans les livres de Roald Dahl, la liberté se retrouve dans tout apprentissage. L'enfant évolue librement sans qu'il n'y ait aucune autorité qui dicte sa conduite. Roald Dahl ne force pas ses héros à apprendre à travers la rigueur qu'inflige l'école. Par exemple, James âgé de sept ans devrait aller à l'école, mais ses tantes le séquestrent. Quant à Charlie, le narrateur évoque seulement le chemin qu'il fait pour y arriver et l'envie que suscitent les friandises des autres petits garçons. Et ce n'est pas dans l'école sordide dirigée par Mlle Legourdin que Matilda a acquis ses connaissances. Autodidacte, elle a tout appris dans les livres.
Ainsi, il semblerait qu'aucun adulte n'intervienne dans l'éducation des héros de notre corpus. La plupart du temps, les « grandes personnes » sont même considérés comme un frein dans leur apprentissage. Dans son autobiographie, le jeune Roald et ses camarades considéraient l'équipe enseignante du collège de Saint Peter's comme inquiétante : « Pour nous un adulte était un adulte, et tous les adultes étaient des créatures dangereuses dans cette école »107.
Quoi qu'il en soit, ce ne sont pas les adultes en eux-mêmes qui sont dangereux, le danger provient des adultes parce qu'ils laissent leurs enfants dans l'ignorance. On constante en l'occurrence que souvent l'omniprésence de la nourriture joue un rôle important dans ce manque d'enseignements. Dans la famille Verdebois, la nourriture se consomme devant la télévision. Elle se connote donc d'une déculturation. Absorbés par les feuilletons et les émissions de variétés abrutissantes, les parents de la petite Matilda n'ont pas conscience de son génie.
Dans la famille Bucket, la nourriture prend tout autant de place dans les esprits. En effet, la famille affamée ne pense plus qu'à son ventre vide. Les parents de Charlie sont bien trop occupés à nourrir toute la famille pour pouvoir aider leur enfant.
On apprend aussi que la mère d'Augustus Gloop laisse son fils s'enfermer dans un monde dédié uniquement à la gloutonnerie :
Manger, c'est son dada, que voulez-vous ? C'est tout ce qui l'intéresse. [...] Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'il ne mangerait certainement pas autant si son organisme ne le réclamait pas, qu'en pensez-vous ? Il lui faut des vitamines, à ce petit.[37]
Elle ne cherche pas à orienter son fils vers d'autres plaisirs. On pourrait voir dans cette mère, la caricature de la mère possessive et surprotectrice qui voudrait sans doute que son enfant reste le plus longtemps possible un beau bébé potelé.
De même, la mère de Violette Beauregard, extrêmement laxiste avec sa fille, la laisse aussi s'enfermer dans un seul plaisir « mâcher du chewing-gum ». Cette friandise lui est devenue tellement indispensable qu'elle avoue « ne se sentir[...] pas bien dans [sa] peau si [elle] ne pouvai[t] pas mâcher toute la journée [son] petit bout de chewing-gum »[49].
Mais où nos héros apprennent-ils ce qu'ils savent ? Dans notre corpus, la culture se transmet à l'oral et à l'écrit. Roald Dahl se sentait investi d’une véritable mission en faveur de la lecture. D'ailleurs, il a créé une fondation, Roald Dahl's Fondation, gérée depuis sa mort par Licey Dahl, qui se consacre à des causes chères à l'écrivain : la neurologie, la dyslexie, l'illettrisme et bien sûr l'encouragement à la lecture.
On constate alors que la culture écrite prend une place importante dans ses récits. Celle-ci est largement valorisée dans Le Bon Gros Géant, où grâce à Nicholas Nickleby de Charles Dickens, le gentil géant a réussi à apprendre à lire et à écrire. Autodidacte également, Matilda a appris tout ce qu'elle sait dans les livres, notamment de Charles Dickens.
Mais pour d'autres, la culture se transmet également à l'oral avec les fabuleux récits de Grand-papa Joe. James, quant à lui, privé de culture par ses tantes, apprend de ses amis, les insectes. Le BGG, lui-même, inspire aux enfants des rêves qui peuvent être considérés comme un apprentissage oral puisqu'ils sont transmis de bouche à oreille. À l'image des Indiens d'Amérique, le BGG pratique la chasse aux rêves, mais c'est pour les insuffler ensuite dans la « caboche de la marmaille » qu'il visite chaque nuit, en vieux patriarche bienveillant.
Le monde de Roald Dahl serait-il semblable au Pays de Nulle Part de Peter Pan ? Serait-il ce « monde imaginaire enfantin » qui serait aussi « un refuge de l'univers des adultes rempli de règles et d'obligations »108 ? On pourrait alors s'interroger comme le fait Marc Soriano dans son Guide pour la littérature pour la jeunesse109 du danger de rendre constamment inférieurs les adultes par rapport aux enfants. Ainsi, l'enfant en lisant des histoires où les adultes lui sont inférieurs peut être déçu, car il se rend compte rapidement selon Bruno Bettelheim que « ses parents continueront, pendant longtemps encore, de lui être supérieurs »110.
Qu'importe ces problèmes de conscience pour Roald Dahl, celui-ci veut simplement montrer aux enfants qu'ils peuvent avoir quelques fois, mais pas toujours – puisque l'enfant serait capricieux, la possibilité d'être plus forts que les adultes.
1.3. La sévérité des enseignements
Les livres de Roald, bien que tous différents, présentent des constantes indéniables comme le besoin d'aller bien au-delà de la réalité, d'emmener le lecteur dans les délires de son imagination, de lui faire oublier le monde réel, ou bien encore de le mettre en appétit avec des friandises étonnantes. Quoi qu'il en soit du merveilleux de ses histoires, la plupart de ses récits sont empreints d'un objectif moralisateur.
1.3.1. Des récits moralisateurs
Dans sa Préface aux Contes en vers, Perrault affirmait que dans les contes inventés par nos aïeux pour les enfants « partout la vertu y est récompensée, et partout le vice y est puni ». On retrouve de manière évidente cette morale de conte dans les chansons des Oompas-Loompas. En outre, parmi les vices montrés du doigt par Roald Dahl, la gourmandise excessive à savoir la gloutonnerie est l'un des plus fermement condamnés. Seule la gourmandise raisonnable de Charlie, Sophie, James et Matilda est valorisée. Ces enfants sont récompensés parce que leurs actions sont réfléchies et mesurées, et elles ne sont plus impulsives et primaires comme celles des ogres, des quatre autres enfants dans Charlie et la chocolaterie, ou bien de l'enfant volant une part de gâteau dans Matilda.
Roald Dahl utilise une pédagogie similaire à celle de Fénelon. Celle-ci consiste en effet à montrer le plaisir dans sa forme la plus appréciable et enviable pour ensuite démontrer que s'adonner à la passion est source de bien des tourments. Dans Le Voyage dans l'île des plaisirs, Fénelon prône le contrôle des plaisirs :
(...)je compris par expérience qu'il valait mieux se passer des choses superflues que d'être sans cesse dans de nouveaux désirs, sans pouvoir jamais s'arrêter à la jouissance tranquille d'aucun plaisir.111
On ne peut pas tout le temps s'adonner aux plaisirs, car on finit par ne plus aimer ce qui est bon :
Écoeurés par trop de nourriture, les gens n'ont plus aucun plaisir en mangeant, à un tel point qu'il y a sur l'île des plaisirs « des marchands d'appétit.112
L'île des plaisirs n'est en fait qu'un leurre, un appât factice qui entraîne le protagoniste dans l'excès. À quoi bon l'excès, s'il n'y a plus le plaisir de manger ou s'il faut recourir à un « marchand d'appétit ».
D'autre part, Roald Dahl veut faire disparaître l'égoïsme, l'amour de soi naturel de l'enfant. Il veut lui apprendre à se tourner vers le monde et les autres. C'est pourquoi l'enfant doit apprendre le partage grâce à la nourriture. En effet, s'alimenter peut paraître comme un acte individuel, voire égoïste ; il doit devenir un acte social. Nous avions déjà cité, dans la première partie, l'article de Claude Fischler intitulé « le bon et le saint » expliquant tout le poids social de la nourriture. En effet, selon ce sociologue, « le partage de la nourriture est l’un des éléments centraux de l’organisation sociale, dès les origines de l’humanité ». La transgression de cette règle sociale entraîne obligatoirement une volonté de marginalisation. C'est pourquoi, lorsque Augustus Gloop – ou même Tante Éponge – est montré du doigt, ce n'est pas à cause de son apparence physique, mais parce qu'il représente celui qui mange plus que sa part, et cela est « une transgression grave de la sociabilité »113.
La gourmandise selon Roald Dahl doit être partagée. De fait, cette générosité alimentaire démontre alors les vertus exceptionnelles de nos héros. Ainsi, James à la fin de ses péripéties offre à tous les enfants de New-York de manger sa pêche expliquant que « la pêche est à tout le monde »[154]. Grâce à cet acte généreux, il est récompensé puisque son rêve le plus cher se réalise : « Quant à James, qui n'avait jamais vu tant d'enfants ensemble, jamais, pas même en rêve, il était heureux comme un roi »[154].
Quant à Charlie, il fait profiter toute sa famille de sa bonne fortune. Grâce à lui, la famille aura toujours de quoi manger et bien plus encore : « –Trouverons-nous quelque chose à manger, là -bas ? demande grand-maman Joséphine. Je meurs de faim ! Toute la famille meurt de faim ! – À manger ? dit en riant Charlie. Oh ! Attendez-voir ! ». Cette dernière phrase est chargée de sens quant aux merveilles qui attendent toute la famille.
Parce qu'il a toujours refusé de manger des êtres humains, le BGG est lui aussi récompensé pour sa bravoure. Sophie lui promet en effet qu'une fois leur « grand projet » accompli, il ne sera plus obligé de manger les nauséabonds et répugnants « schnokombres ».
1.3.2. Les punitions par la nourriture
Pourtant, des parents, des critiques, etc. disent que ces récits sont absolument immoraux. Ces derniers, délicieusement macabres, sont peuplés d'adorables méchants, de monstres, d'ogres, de suceurs de sang et de sorcières cachant leur calvitie sous des perruques. Tous ces étranges personnages sont très subversifs. Jean-Luc Douin raconte que sa première femme, la comédienne Patricia Neal, l'avait surnommé « Roald le Pourri », un affectueux sobriquet soulignant sa mauvaise langue, ses cibles préférées dans ses livres étant les « dames qui écrivent des romans à l'eau de rose pour les mômes »114.
Dans l'oeuvre de Roald Dahl, l'alimentation n'a plus seulement la fonction de nourrir, mais elle est le moyen, pour notre auteur, de récompenser, mais aussi de punir sévèrement le fautif. La punition est pratiquée lorsqu'une personne est entièrement corrompue et souffre de nombreux défauts. Elle semble le remède nécessaire pour « assainir » l'esprit du fautif. En l'occurrence, on remarque que dans les différents livres les personnages, qui ont commis une faute ou dont le comportement - souvent alimentaire - a dévié, seront punis par là où ils ont commis la faute.
Ainsi, dans Charlie et la chocolaterie, les quatre enfants - et leurs parents - reçoivent un châtiment correspondant à leur défaut. C'est Willy Wonka qui se charge de punir les caractères déviants de ces enfants. Celui-ci est un personnage très subversif parce qu'il ne semble pas étonné ni effrayé par les mésaventures des quatre enfants. Augustus, parce qu'il s'est laissé conduire pas sa gourmandise excessive, tombe dans la rivière de chocolat et est aspiré par un tuyau. Willy Wonka assure qu'aucun mal ne lui sera fait. Il laisse entendre que cette expérience sera même bénéfique pour lui : « Augustus va faire un petit voyage, c'est tout. Un très intéressant petit voyage. »[102] ; Violette Beauregard se trouve transformée en myrtille à cause de sa friandise préférée, le chewing-gum, qui est, selon les Oompas-Loompas, comme le crime : il ne « paie jamais » [131] ; Véruca Salt est comparée à la nourriture du vide ordure. En anglais, Véruca est qualifié de « brat », ce qui signifie qu'elle est une gamine trop gâtée par ses parents, autrement dit qu'elle est aussi « pourrie » que les déchets !
Dans James et la grosse pêche, les tantes de James sont écrasées par la pêche. Cette dernière punit à la fois l'avarice de Tante Piquette puisqu'elle veut devenir millionnaire grâce à elle, et la gloutonnerie de Tante Éponge qui aimerait bien se la garder pour elle seule et la manger. Encore une fois, la punition vient de la nourriture, car c'est bien la pêche géante qui réduit à néant les deux tantes de James.
Dans Le Bon Gros Géant, les ogres sont punis parce qu'ils ont mangé des hommes. Ils seront donc condamnés à manger les nauséabonds et répugnants schnockombres.
Mlle Legourdin, dans Matilda, punit Julien Appollon d'avoir volé par gourmandise une part de gâteau. Sa punition consiste alors à devoir avaler devant toute l'école un énorme gâteau : « Si je te dis de manger, tu manges ! Tu voulais du gâteau. Tu as volé du gâteau ! Et, maintenant, tu es servi. Et tu vas le manger. Tu ne quitteras pas cette estrade et personne ne sortira de cette salle avant que tu aies mangé entièrement le gâteau posé devant toi ! »[127-128].
La découverte du monde s'accompagne de merveilles extraordinaires ainsi que de nombreux revers de fortune, d'événements incongrus et désagréables. Le comportement qu'adopte le personnage entraîne effectivement soit de mauvaises aventures soit de bonnes surprises. Tout cela dépend de la responsabilité de ses actes où chaque faux pas est pénalisé par le narrateur. On constate alors que la gourmandise intervient non seulement dans la conquête du monde, mais aussi dans la quête de soi.
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