La gourmandise et l'enfance
3.1. L'enfant et la nourriture dans l'histoire
3.1.1. L'enfant, un être à part entière
Il faut noter tout d'abord que durant plusieurs siècles « le sentiment de l'enfance » comme le nomme Phillipe Ariès dans L'Enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime n'était pas pris en compte par la société. L'enfant n'était reconnu que sous la dépendance d'adultes. Il n'en reste pas moins que l'enfance est une période cruciale dans la vie d'un être humain. Dans l'Antiquité, deux termes latins permettaient de rendre compte de ces deux réalités : les mots latins « puer », personne en bas âge, et « filius-filia ». Dans le premier cas, l'accent est mis sur l'opposition enfant-adulte, alors que, dans le second, c'est la relation parent-enfant qui est visée. En outre, sous l'Ancien Régime, l'enfant devient l'infans, c'est-à -dire « celui qui ne parle pas » et n'a d'existence que par rapport à ses parents. L'enfant n'a aucun droit tandis que les parents ont tous les droits sur leur progéniture, même celui de vie ou de mort. En témoigne la définition du Dictionnaire de L'Académie Française puisque l'enfant est « fils ou fille par relation au père et à la mère » ; pour Antoine de Furetière, l'enfant est celui « qui doit sa naissance à quelqu'un »47.
Non seulement on constate que l'enfant n'est pas dans l'Ancien Régime un être à part entière, mais selon la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française, l'enfant n'aurait pas « encore l'usage de la raison ». En outre, cette vision de l'enfance est propre à Saint-Augustin qui a fortement insisté sur les incapacités, les imperfections et infirmités de l'enfant, forçant les analogies avec le nain pour sa petite taille, le fou ou l'homme ivre pour son manque de raison, la femme pour sa parole incontrôlée.
En parallèle naît une seconde image de l'enfance très – voire trop – positive qui met au contraire l'accent sur l'innocence et la pureté de l'enfance. Ces caractéristiques propres à l'enfant inciteraient les parents à redoubler d'attention et de soin. Et c'est au XIX? siècle que l'on voit apparaître de nombreux ouvrages permettant d'améliorer les soins prodigués aux enfants.
Désormais, l'enfance est considérée comme une période essentielle puisqu'elle est à la fois initiale et fondatrice dans la construction de l'être humain.
3.1.2. La nourriture et l'enfant : définitions croisées
Il n'en reste pas moins que l'enfant est entièrement dépendant de l'adulte, ne serait-ce que pour se procurer de la nourriture. Celle-ci est indispensable à sa croissance et à son développement et bien sûr tout simplement à sa survie.
Il n'est pas surprenant alors de constater que les définitions de « nourriture » et d'« enfant » sont liées. En effet, depuis le XVI? siècle, le terme « nourriture » et ses dérivés montrent un net rapprochement avec l'acte de nourrir un enfant. Plusieurs dictionnaires tels que le Dictionnaire de l'Académie française ou bien encore celui d'Émile Littré font synonymes les termes de nourriture et d'allaitement : la nourriture, c'est l'« allaitement »48. Il existe aussi de nombreux dérivés évocateurs liant étroitement l'enfant et la nourriture comme le terme « nourrisson » ou celui de « nourrice ».
3.1.3. L'éducation : nourriture pour le corps et pour l'esprit
D'autre part, la définition du dictionnaire d'Émile Littré nous montre une dimension sensiblement différente au terme « nourriture ». En effet la « nourriture » est non seulement « celui qu'on a nourri », « l'enfant », mais aussi « l'élève, celui qu'on a instruit »49. Ainsi, la nourriture, c'est aussi ce qui sert d'aliment intellectuel et moral. Cela n'est aucunement surprenant. En effet, il faut prendre en considération la racine grecque du mot éducation :Traph qui signifiait « rendre fort », aussi bien physiquement qu'intellectuellement. Le verbe tréphô de la même famille avait pour sens « nourrir », mais également « élever », « former » ou « instruire ». De fait, depuis le XVI? siècle, le mot nourriture signifiait à la fois éducation et alimentation.On admettait généralement que les enfants naquissent inégaux. Il s'agissait ensuite de les aider au moyen de la nourriture, c'est-à -dire de l'éducation et de l'exercice, autrement dit de l'effort personnel, à s'accomplir selon leur nature. En témoigne le célèbre chapitre de Gargantua sur l'éducation du géant par Ponocrates où l'enseignant occupe la journée de son élève à des exercices physiques et intellectuels, « s'exerçant le corps aussi lestement que [...] l'esprit »50. En outre, dans ce chapitre le repas fait partie entièrement de l'éducation de Gargantua ; à plusieurs reprises, Ponocrates conseille son élève dans la manière de prendre ses repas. Il lui explique ainsi l'intérêt d'un déjeuner léger qui faciliterait l'apprentissage. Arlette Jouanna, professeur spécialiste des mentalités sociales au XVIe siècle, explique la double signification d'éducation, une éducation qui doit se composer avec la nature :
Dès qu'il est né, l'enfant doit être bien nourri: les deux sens du mot nourriture se rejoignent ici. Certains, comme Michel de l'Hospital ou Jean de Saulx-Tavanes, invitent les jeunes mères à allaiter elles-mêmes leur nourrisson; d'autres les exhortent à choisir des nourrices saines et vertueuses, car le lait transmet les bonnes et les mauvaises qualités de celle qui allaite. Un peu plus grand, l'enfant bien né devra être alimenté avec des mets choisis : une des causes de la supériorité des nobles, selon les dialogues d'honneur de l'Italien Jean-Baptiste Possevin, c'est qu'ils mangent "de bonnes viandes lesquelles puis après subtilisent les esprits, les rendant plus aptes à prendre les vertus". [...] La nourriture finit par modifier le corps et le comportement.51
Ainsi, cette vision répond tout à fait au « principe d'incorporation », déjà énoncé précédemment, reposant sur le fait qu'en incorporant un aliment, nous pensons, consciemment ou non, incorporer les vertus réelles mais aussi imaginaires de cet aliment. Selon Rabelais, la nourriture de l'enfant bien né commence avant sa naissance voire au moment même de sa procréation. La nature de l'enfant à naître dépendra alors de l'environnement extérieur ou bien encore de l'alimentation de la mère. Ainsi, dans Les Grandes et inestimables chroniques du grand et énorme géant Gargantua, la « nature » de Gargantua fut déterminée par divers facteurs. D'une part Gargamelle, sa mère, mange des quantités pléthoriques de tripes que le narrateur qualifie de « mets pas très recommandables »52 pour une femme enceinte. D'autre part, Gargantua naît le jour de la Sainte-Blaise, dernier jour où l'on peut manger de la viande avant le carême. Ces différents éléments de la naissance du géant seront le fil conducteur du récit, ils font de Gargantua une affirmation de la puissance du boire et du manger contre le jeûne et l'abstinence. Il en sera de même pour la naissance de Pantagruel où de nombreux signes annonceront sa nature.
3.1.4. L'éducation par la bouche rousseauiste
Par ailleurs, Jean-Jacques Rousseau, dans l' Émile ou de l'Éducation, prône une éducation par la bouche. Il rappelle que le « mot éducation avait [...] chez les Anciens un autre sens que nous ne lui donnons plus : il signifioit nourriture »53. L'importance attribuée au lien étymologique entre nourriture et éducation s'avère très révélateur chez Rousseau. En effet, à ce propos, Amélie Desruisseaux-Talbot affirme que « Rousseau désire montrer dans son Émile que la réussite du projet de l'éducation naturelle auprès du jeune enfant dépend de la réussite à lier, de la façon la plus serrée possible, la nourriture à l'éducation, c'est-à -dire à faire découler l'éducation de la nourriture, ou, pour le dire autrement, à faire une éducation par la nourriture »54. De fait, Rousseau conclut au second livre que « le moyen le plus convenable pour gouverner un enfant est de le mener par la bouche »55.
Effectivement, jusqu'à l'âge de quatorze ans, c'est-à -dire dans les trois premières parties de l'Émile, Rousseau instruit son élève grâce à un usage subtil de la nourriture. En examinant les différents procédés d'éducation employés, on constate qu'ils se fondent constamment sur la gourmandise de l'enfant comme moteur d'apprentissage. A titre d'exemple, c'est parce qu'Émile désire se rendre à un goûter pour manger de la crème qu'il apprendra à lire, et c'est parce que perdu en forêt il désire ardemment aller dîner qu'il fixera ses connaissances en astronomie.
3.2. Le goût : un apprentissage
3.2.1. La naissance du goût
Contrairement aux idées reçues, la science a déjà démontré que l'être humain à l'état de foetus est déjà capable de percevoir des sensations gustatives. Il serait effectivement prédisposé à avoir des préférences pour les aliments sucrés et au contraire, à rejeter l'amer ou l'acide. Il en est de même pour le nouveau-né qui va être instinctivement attiré par le lait maternel naturellement sucré.
Pour Matty Chiva, la notion du goût est aussi délicate à définir que celle de la beauté. Elle nous invite ainsi à nous interroger sur l'éternel problème philosophique de la perception innée ou non du goût esthétique et alimentaire. À cette question, Patrick Mac Leod répond par la négative, et constate que l'homme a besoin d'une phase d'apprentissage pour distinguer ce qui est bon de ce qui ne l'est pas. Nous comprenons alors que le moteur même de cet apprentissage est la gourmandise. En effet, la dégustation est une épreuve destinée à apprécier les caractéristiques d'un goût. Elle comporte une multitude d'étapes entre l'absorption d'un aliment et l'intégration d'un message sensoriel. À ce propos, Patrick Mac Leod affirme que « la gourmandise est dans l'hypothalamus. Elle y préfigure le comportement, c'est un rapport à l'aliment qui fait passer le plaisir avant le besoin. Or les deux réalités sont présentes dans l'hypothalamus. Le plaisir de manger est un de ceux pour lesquels notre organisme est préprogrammé. C'est un plaisir noble»56 .
Le plaisir procuré par la nourriture invite l'enfant à découvrir les différentes facettes du goût. Le goût nécessite cependant un apprentissage. L'expérience sensorielle nous permet de découvrir les goûts, mais personne ne pourrait nous les apprendre car les mots nous manqueraient. Pour qu'il y ait cet apprentissage, il faut une motivation qu'on trouve dans le plaisir de manger.
On constate toutefois qu'entre deux et sept ans, l'enfant opte pour la « facilité gustative » puisqu'il ne cherche plus à varier son alimentation mais recherche plutôt des aliments connus, préférant des aliments en général mous et sucrés qui ne sortent pas de l'ordinaire : s'instaure alors une néophobie, résultat de la peur d'un empoisonnement. Patrick Mac Leod explique cette réaction ainsi : « le goût est là comme une sentinelle pour surveiller ce que nous ingérons ! Ce qui est lié à un contexte agréable est bon ; au contraire nous rejetons tout ce qui est lié à des circonstances pénibles, morales ou digestives ! »57.
3.2.2. L'intégration sociale de l'enfant par la nourriture
Comme chez tous les omnivores, l'enfant est très méfiant vis-à -vis des nouveautés alimentaires. Il faut lui apprendre à apprivoiser les aliments qu'il découvre parce que c'est essentiellement par la nourriture que l'enfant appréhende le réel. La nourriture est pour l'enfant l'un des premiers contacts avec autrui et avec le monde extérieur. Manger c'est affirmer notre appartenance au monde. La nourriture relie l'enfant à un autre, à un groupe, d'où l'idée de la continuité. D'intime, c'est-à -dire affectivement liée à la mère, la nourriture devient fonction sociale.
On constate que l'apprentissage se fait à deux niveaux : non seulement au niveau biologique avec le développement des organes sensoriels, notamment en diversifiant les aliments, mais aussi au niveau social et culturel. En effet, il existe plusieurs goûts et ceux-ci dépendent presque entièrement de l'environnement dans lequel l'individu a évolué. Jean Renoir explique que « le goût est formé par notre histoire familiale. Il repose sur une trame liée à notre pays, notre région »58. Par exemple, les quantités de sucre ou de sel ajoutées à un plat dépendent des cultures. Ainsi, les pâtisseries orientales seront considérées par les Français trop sucrées ; de la même manière, les Orientaux pensent que les pâtisseries françaises ne le sont pas assez.
De plus, selon la formule attribuée et inspirée des réflexions du Totémisme aujourd'hui de Claude Levis-Strauss, un aliment ne doit pas être seulement bon à manger, il faut également qu'il soit bon à penser. Les hommes rejettent ainsi culturellement tel ou tel aliment parce qu'il est interdit ou l'objet de condamnations, notamment le porc chez les musulmans ou bien la nourriture non « cachère » chez les juifs. De même, certains produits très appréciés tel qu'un fruit d'Asie, le durian, seront durement rejetés par les Occidentaux. Cet aliment possède en effet une odeur comparable à celle des excréments, ce qui rebute une bonne partie de la planète. Cependant, cuisiner des cuisses de grenouilles fera l'objet du même rejet pour d'autres pays.
En ingérant des produits issus de notre environnement, nous intégrons et digérons les normes auxquelles est soumise la société. Manger comme les autres, c'est s'intégrer dans le groupe et ne pas être exclu. Manger différemment, c'est vouloir se démarquer des autres, et peut-être même s'en exclure un peu.
Manger c'est aussi passer du stade d'enfant à celui d'adulte. C'est grandir en harmonie avec le monde qui nous entoure puisqu'en ingérant des aliments propres à la société dont nous sommes issus, nous intégrons, d'une certaine manière, ses principes et ses normes.
3.2.3. Les souvenirs d'enfance
Nous remarquons également que les saveurs de l'enfance nous accompagnent à l'âge adulte. Les nourritures de notre enfance occupent, et chacun peut le constater, une place spéciale puisqu'elles restent souvent les plus vivaces tout au long de notre vie. Elles déterminent le plus souvent ce que nous allons aimer ou non.
La sensation gustative présente une spécificité fonctionnelle par rapport à d'autres modalités sensorielles : l'existence d'une connotation hédonique élémentaire face à toute stimulation gustative. Jean Renoir explique que ces stimulations gustatives sont plus des émotions fugitives :
Toutes ces sensations revêtent un aspect éphémère. C'est toujours et ce n'est jamais la même chose. On peut même se demander si le contexte n'est pas souvent plus important que le contenu de l'assiette. Si la mémoire est très forte, elle est aussi exacerbée par les phénomènes qui relèvent de l'inconscient. Je me demande parfois s'il n'y a pas avec les aliments quelque chose comme des atomes crochus, qui expliquent pourquoi un repas se passe bien. On remarque aussi que l'on reste fidèle à des goûts qui viennent de l'enfance.59
Autrement dit, dès le départ les stimulations dans ce domaine sont perçues aussi bien de façon cognitive (identification, intensité par exemple) qu'affective (saveur agréable ou désagréable). La tonalité affective est primaire et, viscéralement, très profonde. Cette spécificité - l'absence de neutralité de la gustation - va jouer par la suite un rôle important. En effet, le passage de la sensation à la perception est marqué par différentes étapes : la sensation est le message et la perception est la traduction par le cerveau de ce message. C'est alors que le message va se charger de significations provenant de l'apprentissage et de souvenirs personnels.
Grâce à ses apports inconscients, les aliments n'auront pas effectivement le même goût qu'à un autre moment. Et bien souvent, c'est « au moment où le désir d'émancipation se manifeste [que] la nostalgie de l'enfance protégée surgit avec [un] dessert [associé à cette période] »60 ; c'est pourquoi un aliment simple peut procurer un immense plaisir. L'exemple de la madeleine de Proust est tout à fait à propos. En effet, l'auteur du livre Du côté de chez Swan a su rendre perceptible « l'immense édifice du souvenir » avec un talent inégalé. Les souvenirs de l'enfance sont généralement inséparables de la maison natale, des parents, de la fratrie et aussi dans la plupart des cas d'un certain paradis perdu. Bernard Alavoine explique que l'aliment sucré-chocolaté revient régulièrement dans l'oeuvre de Siménon pour symboliser le bonheur passé :
Le dernier trait, plus subjectif – il est vrai – serait la primauté des nourritures féminines sur les nourritures masculines, qui renforcerait le lien affectif avec la mère. De Proust à Siménon, on s'aperçoit donc qu'il y a une certaine variété de souvenirs. Les deux romanciers utilisent la cuisine, cet art de l'éphémère, pour jouer sur le temps : aussi l'aliment longuement apprêté, mijoté, et déployé savamment dans l'espace ne vit que peu de temps avant son anéantissement. Mais paradoxalement, les sens sont sollicités dans une saveur, un parfum, une impression visuelle ou une consistance particulièrement agréable. L'éphémère de la matière a laissé la place aux sensations qui vont, elles, perdurer. C'est peut-être de la confrontation de ces souvenirs culinaires et des autres sensations que naît une part importante de l'écriture. De Proust à Siménon, mais plus généralement chez les romanciers du sensible, la nourriture a semble-t-il changé de statut : matière précaire, elle a conquis ses lettres de noblesse en montrant son aptitude à jouer avec le temps grâce à son singulier pouvoir suggestif.61
Comme chez Proust, l'aliment a alors une fonction évidente de réminiscence, mais il fait aussi dans chaque oeuvre l'objet de représentations symboliques assez fortes que les romanciers savent utiliser avec talent.
3.3. La gourmandise : au-delà du besoin, le plaisir
L'enfance est comme nous l'avons vu la période d'apprentissage du goût. Cette découverte continuelle confère souvent une dimension agréable aux souvenirs relatifs à la nourriture. De plus, les souvenirs alimentaires d'enfance persistent très longtemps dans la mémoire de l'adulte.
Par ailleurs, le mot « gourmandise » rappelle l'enfance à travers ses sonorités. En effet, les différents phonèmes qui composent ce mot s'apparentent à certaines qualités attribuées implicitement à l'enfance. La consonne [gu] fait penser au gazouillement du jeune enfant, les phonèmes « ou » et « an » suggèrent la douceur du paradis perdu de l'enfance. Le phonème « ise », même si celui n'est que le suffixe permettant la nominalisation du mot « gourmand », évoque vraisemblablement le sourire d'un enfant.
3.3.1. La gourmandise, un privilège d'enfance
Selon Bernard Waysfeld, psychiatre nutritionniste, « la relation à la nourriture est la première relation que l'individu soit amené à vivre »62. Avec la nourriture, l'enfant à la naissance se trouve confronté à deux émotions vives : la souffrance et le plaisir. La faim est douloureuse et fait souffrir, mais dans le même temps, les premiers plaisirs qu'il ressent sont liés à l'alimentation. Ainsi manger pour l'enfant est lié incontestablement à des expériences émotionnelles agréables. En se nourrissant du lait sucré et riche de sa mère, il met fin à la douleur provoquée par la faim.
Ainsi, les saveurs du lait de la mère expliquerait l'attirance des enfants pour le sucré ou bien le gras. Ces aliments sont comme des réminiscences de plaisirs agréables liés à la mère. De nombreuses recherches scientifiques ont essayé de comprendre le fonctionnement de la gourmandise. Ils ont montré que la prise d'aliment sucré ou bien la prise d'opiacées stimulent la même zone du cerveau, bien entendu les stimulations sont moindres chez l'enfant63. Cela explique vraisemblablement le sourire alimentaire du bébé appelé aussi le "sourire aux anges". France Bellisle explique qu'il peut survenir une véritable dépendance aux produits les plus appréciés appelés aussi « les goûts pour » : « Il peut arriver que les « goûts pour » dépassent leur utilité biologique et entretiennent une toxicomanie où la stimulation olfactogustative est recherchée pour le seul plaisir sensoriel qu'elle engendre »64.
Les enfants encore trop proches de l'état du bébé n'ont pas encore la distance nécessaire pour s'éloigner d'un goût persistant pour le sucré et le gras, référent direct à leur stade de nouveau-né. De l'avis de Rousseau, leur attirance pour ces saveurs, souvent liées à la gourmandise, disparaîtra à l'âge adulte. Il affirme que « mille sentiments impétueux donneront le change à la gourmandise »65 considérant les personnes dont la gourmandise persisterait à l'âge adulte comme « des enfants de quarante ans, sans vigueur et sans consistance »66. Selon lui, la gourmandise ne serait qu'une affaire d'enfant : « la gourmandise est la passion de l'enfance » et « cette passion ne tient devant aucune autre »67.
Dans la même temps, Rousseau reproche aux adultes leur obstination à « accoutumer les enfants aux aliments dont ils useront étant grand ». De fait, il refuse de considérer l'enfant comme un adulte en miniature puisque, selon lui, « leur manière de vivre est si différente »68 de celle des adultes que leur alimentation doit, elle aussi, se différencier.
Ainsi nous pouvons constater que la gourmandise d'un enfant n'est pas ou rarement stigmatisée et il va de soi que l'enfant aime manger. Cela s'explique par l'instinct le plus important de tous les êtres vivants, l'instinct de survie. Et de l'avis de Rousseau, si une majeure partie des pensées d'un enfant se concentre dans la bouche, c'est parce que son « besoin de croître » excite son « appétit continuel »69. Dans un poème, Raoul Ponchon décrit lui aussi l'appétit presque insatiable des enfants : « Bien que vous soyez plus petit/Que le plus petit éléphant,/Vous avez beaucoup d'appétit,/Continuez, mon cher enfant.//Mangez jusques à perdre haleine/Toutes sortes de friandises »70.
Ainsi, les enfants sont naturellement gourmands, parce qu'ils sont animés d'un instinct de conservation qui les entraîne à vouloir se maintenir en vie, forts et en pleine santé.
3.3.2. Les friandises
Toutefois, pourquoi les friandises qui ne sont pas forcément des aliments favorisant la croissance, sont-elles souvent associées à l'enfance ? Elles ne constituent qu'un « suraliment » puisqu'elles ne sont pas indispensables à la vie de l'organisme, mais les enfants sont naturellement attirés par le sucré. Par exemple les bonbons sont des friandises essentiellement destinées aux enfants, car ce terme, selon de nombreux dictionnaires, a été emprunté au langage des enfants : il est, en effet, la répétition de l'adjectif « bon ». Ainsi, les friandises, le bonbon et autres douceurs ne sont pas utiles dans l'alimentation de l'être humain. Selon Antoine de Furetière, on les mange « pour le plaisir seulement, et non pour se nourrir »71.
On retrouve ce problème de nourriture qui nourrit ou pas dans L'Enfant de Jules Vallès. Quand l'enfant demande un bonbon qui ne soit pas donné comme récompense, mais gratuitement, pour le plaisir, la mère juge qu'« il a un coup de marteau », mais lui concède toutefois une praline avec une recommandation inattendue : « - Tiens, mange-la avec du pain » parce que le pain est considéré comme « une bonne nourriture » qui « se tourne en substance du corps ». Jules Vallès commente alors la réplique de la mère de cette manière : « Cela veut dire : Jeune fou, tu allais la croquer bêtement, cette praline. Oublies-tu donc que tu es pauvre ! A quoi cela t'aura-t-il profité ! Dis-moi ! Au lieu de cela, tu en fais un plat utile, une portion, tu la manges avec du pain... » « - J'aime mieux le pain tout seul »72, conclut l'enfant. La mère de l'enfant ne cautionne pas la notion d'aliment non nourrissant consommé seulement pour le plaisir. Il faut que l'aliment corresponde à un besoin. Les friandises sont synonymes, selon elle, de gaspillage puisqu'elles ne servent pas à sustenter l'appétit de l'enfant.
Précisons que la gloutonnerie était considérée bien plus honteuse puisque le glouton consomme, selon la pensée collective, de façon excessive des denrées nourrissantes ou de premières nécessités, c'est pourquoi les friandises, aliments superflus, étaient malgré tout tolérées. De plus, le sucré est considéré comme proche de la nature puisqu'il est d'une part souvent associé à la douceur et d'autre part, il n'a subi que très peu de modification et par là propose une image saine.
3.3.3. Devenir adulte, c'est passer du sucré au salé.
Lorsqu'on s'éloigne de cet univers sucré et plein de douceur, on entre petit à petit dans un autre monde, le monde des adultes. Ainsi Bernard Alavoine affirme que « fuir le sucré, c'est fuir l'enfance, c'est aussi devenir adulte en quittant le foyer maternel »73.
Par ailleurs, c'est vraisemblablement avec le besoin de croître que le désir de friandises sucrées disparaît chez l'enfant. Selon Marie-Louise Audiberti :
Grandir, ce serait passer de la boulimie à la gourmandise, de la bombance à la dégustation. Et aussi se méfier, ne pas se précipiter comme Hans et Gretel dans la maison de sucre qui flatte, pour goûter au sel de la vie. Ce serait passer du sucre au sel.74
L'attirance pour la saveur sucrée appelée autrefois douce se perd progressivement à mesure que la raison prend le pas sur l'imagination et que l'image du sein maternel s'efface pour d'autres plaisirs ou pour, selon les dires de Rousseau, « mille sentiments impétueux »75.
Commentaires
1. Le vendredi 9 mars 2007 à 11:37, par archimandine
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