L'imaginaire chez Blake s'installe
à tous les niveaux puisque ses dessins à la fois
caricaturaux et humoristiques laissent une place importante Ã
la fantaisie. Quentin Blake explique cela à propos de la
création de personnages d'un livre dans
La vie de la page
: « l'un des avantages du dessin, dépourvu de
l'authenticité documentaire de la photographie, c'est qu'il
laisse le lecteur une certaine latitude à son imagination ».
Cet
illustrateur ingénieux utilise effectivement des techniques
particulières laissant au lecteur un large espace Ã
l'imaginaire. Car son trait spontané est proche de l'esquisse
ou du croquis. Pour Blake, rien ne sert de montrer avec précision
les personnages, car l'exactitude relève de la photographie et
non du dessin. Philippe Dumas, illustrateur et ami de Quentin Blake,
fait toute la lumière sur sa propension pour le croquis :
Dans ses dessins, trois
choses sautent aux yeux : la rapidité, la justesse des
expressions et l'appétit de croquer. Aujourd'hui Quentin Blake
n'a pas changé, il a conservé ce même appétit
communicatif. « Ce n'est pas la nourriture qui compte,
c'est l'appétit », dit Ramuz.
C'est donc ce trait, sans aucun doute inimitable
rapide et spontané, deux ou trois coups de crayon, qui
permettent à ses personnages de prendre vie. De même,
quelques coups de crayon suffiront à saisir la plus abominable
grimace. Par ce trait unique et irrésistible transparaît
tout l'humour british de cet illustrateur refusant toute
mignardise. Henriette Zoughebi parle de l'humour contagieux de
Quentin Blake :
Face
au « pessimisme » ambiant, au monde souvent
cruel dans lequel les enfants vivent – monde qui transparaît
dans les livres de jeunesse -, Quentin Blake prend le parti de
l'humour... et quel humour ! Corrosif à souhait, si vivant et
si expressif. Toujours au côté des plus petits et des
plus faibles... LÃ est la force de Quentin Blake. LÃ
aussi l'émotion que nous éprouvons. Rien n'est nié
dans son oeuvre – ni les difficultés ni les embûches
-, mais tout se mue dans une dynamique réparatrice, pour
insuffler l'énergie de croire à un monde plus juste où
chacun a sa place !
Le théâtre comique de Quentin Blake
se découvre effectivement à chaque illustration. Nous
allons en étudier les scènes les plus irrésistibles.
Matilda, p.
Illustration.
11: La farce
Dans Matilda, Mlle Legourdin donne le cours le jeudi
dans la classe de la petite fille. Avant la classe, Anémone,
influencée par les exploits de Hortense, dépose un
triton dans la carafe d'eau réservée à la
directrice. Dans illustration 12, nous constatons l'exagération
de la taille non seulement du pichet mais aussi du triton qui
semblent presque aussi grand que la petite fille. L'illustrateur
semble vouloir nous montrer l'immensité de la plaisanterie
qu'Anémone va jouer à Mlle Legourdin.
Matilda p.
Illustration
12: Le triton
Ce vilain tour va d'ailleurs bien fonctionner puisque sur
l'illustration 13, nous apercevons Mlle Legourdin tétanisée
par le triton qui vient d'être renversé sur sa poitrine.
Celui-ci est vraiment petit à comparer de l'image précédente,
pourtant l'effet n'en est que plus grand sur un personnage de la
taille de Mlle Legourdin. La directrice, qui n'a apparemment peur de
rien et semble invulnérable, est dépeinte par Blake de
façon très caricaturale : ses énormes mains
projetées en arrière pour éviter tout contact
avec ce qu'elle perçoit comme un monstre, ses lèvres
fermées et en dents de scie qui expriment mieux que toute
autre chose la peur, et ses yeux épouvantés qui
semblent ne pas croire ce qu'ils voient. D'ailleurs le triton aussi
est bien perdu, il regarde en direction du lecteur, surpris non
seulement de se trouver dans un environnement si peu familier, mais
aussi de provoquer tant de frayeur. L'illustrateur nous pose alors
cette question : qui des deux doit être le plus surpris :
un triton sur une femme aux dimensions incroyables, ou
une directrice face à un si petit animal ? Sa posture
assise la rend alors bien plus vénérable qu'Ã
l'accoutumée. En effet, dans les illustrations des pages
précédentes, l'illustrateur a choisi de représenter
Mlle Legourdin toujours debout, ce qui la rendait à la fois
imposante et effrayante.
Matilda p.
Illustration
13: colère et béatitude
L'illustration 14 confirme d'ailleurs cet effet. Mlle
Legourdin est debout et occupe tout une page. Malgré le fait
qu'elle se trouve dans une posture agressive, elle ne fait pas peur,
elle est même assez comique. Quentin Blake joue ici sur les
contrastes entre la colère de cette
femme et la béatitude de Julien à qui a fait une orgie
de nourriture. La colère excessive est toujours tournée
en dérision lorsqu'elle n'est pas accompagnée d'un
danger imminent, et la colère de Melle Legourdin n'échappe
pas à la règle. Ainsi, Julien Apolon semble dans
cette image invulnérable et tout à fait indifférent
à la menace qui pèse sur lui. Le contraste est aussi
mis en place par la pliure du livre qui sépare les
personnages, et nous annonce que Julien est de toute façon
intouchable. Mlle Legourdin peut bien le frapper, elle ne lui fera
aucun mal. Une situation d'attente est alors mise en place et on se
demande quand Mlle Legourdin va le frapper et si elle le fera
finalement. Blake choisit de montrer « le geste anticipé »
plutôt que le résultat final comme le fait Roald Dahl.
Le Bon gros géant P.
Illustration
14: La petite Sophie
2.2. dans le BGG, les grimaces.
Dans le Bon Gros
Géant, c'est de l'héroïne que naît
l'humour puisque Sophie est désignée dans les
illustrations comme un aliment. Dans le texte, Roald Dahl nous
rassure assez vite sur sa situation alors que Quentin Blake choisit
de faire durer le suspense. Dans la scène Sophie de
l'illustration 15 est déposée sur la table, Ã
genoux comme suppliant le géant de ne pas la manger. Celui-ci
est disposé dans une posture révélatrice de la
réflexion intense d'une personne : une main qui soutient son
menton, et l'autre posée sur la hanche, le regard fixe et la
tête légèrement penchée vers le sol. La
vue en contre-plongée accentue l'importance de la taille de la
table par rapport au reste de l'image, table sur laquelle nous
ressentons bien que Sophie risque d'être mangée par un
géant sans scrupules. D'ailleurs, dans le texte le BGG
est assis sur une chaise et se retrouve ainsi à même
hauteur que Sophie, Quentin Blake préfère laisser une
atmosphère plus ambiguë avec un géant en pleine
réflexion, contemplant Sophie de toute sa hauteur. Les bocaux
apparemment vides dans le fond de la pièce pourraient pour
Sophie représenter ce qu'il adviendra d'elle, à savoir
une conserve parmi tant d'autres. Elle ne sait pas encore que ces
bocaux ne contiennent en réalité que des rêves.
Le bon gros géant p.
Illustration
15: Les effets du snockombre
Mais Roald Dahl en a décidé autrement, Sophie
ne sera pas avalée par le BGG, réfractaire Ã
l'idée de manger des hommes de terre. Elle est cependant
confrontée à un danger bien plus grave : être
dans la bouche du « Buveur de sang ». Dans
l'illustration 16, plutôt que de nous montrer la situation
délicate dans laquelle se trouve Sophie, l'illustrateur
préfère en rire et dessine Sophie volant au milieu de
morceaux de schnokombres nauséabonds et répugnants. La
grimace du géant est également très intéressante
par son côté toujours si caricatural. Le personnage
ressemble bien à la brève description que nous en offre
Roald Dahl :
Il avait les cheveux
longs, noirs et broussailleux. Son visage répugnant était
tout rond et flasque ; ses yeux semblaient deux minuscules trous
noirs ; son nez était court et plat mais sa bouche était
énorme. Elle barrait son visage d'une oreille à l'autre
et ses lèvres ressemblaient à deux gigantesques
saucisses rougeâtres posées l'une sur l'autre. Des dents
jeunes et tranchantes dépassaient d'entre les lèvres de
saucisses rouges et des flots de bave lui coulaient sur le menton.
Le bon gros géant p.
Illustration
16: Les effets du schnockombre
Nous retrouvons une caricature identique chez le BGG Ã
un moment identique : lorsqu'il mange un schnockombre devant
Sophie avant de lui en proposer un morceau. Si les effets de la
frambouille sont très visibles, celui des schnokombres l'est
tout autant. Les personnages ne peuvent s'empêcher de recracher
de façon très marquée les morceaux qu'ils
viennent de croquer. Quentin Blake souhaite ainsi à plusieurs
reprises, à travers ce comique de répétition,
montrer à quel point les effets d'une nourriture peuvent être
désagréables.
2.3. Dans Charlie et la Chocolaterie
Charlie et la chocolaterie, col p.
Illustration
17: Le ressort
Lorsque Quentin Blake illustre la scène où
Grand-papa Joe apprend que son petit fils a trouvé un ticket
d'or, il va y mettre toute son énergie (cf.
illustration 11). Ainsi, Grand-papa Joe devient un véritable
ressort qui subit mille mouvements. On le voit jaillir du lit, les
bras levés et même son bonnet de nuit s'agite au-dessus
de sa tête. Son pyjama montre aussi cet effet de ressort avec
les très nombreuses ondulations marquant le mouvement. On a
ainsi l'impression que Grand-papa Joe vole dans les airs prenant
certainement son envol pour une nouvelle vie. Ses bras écartés
sont alors semblables à des ailes. D'ailleurs, Charlie et son
grand-père semblent former un couple. Ils se regardent
mutuellement sans voir un autre aspect de la scène très
humoristique : le bol de soupe que Grand-maman Joséphine
va recevoir sur la tête. Ici la couleur prend un aspect comique
puisqu'un liquide verdâtre s'échappant du bol se dirige
directement vers sa tête. Le lecteur sait qu'une seconde plus
tard Grand-maman Josephine sera verte de soupe. Son visage est
exagérément expressif, car elle a les yeux exorbités
de surprise et les lèvres tremblantes. La vieille femme
apparaît toute ratatinée, ce qui bien entendu met en
évidence le déploiement de Grand-papa Joe. Quentin
Blake anticipe donc cette action et comme souvent nous laisse
l'imaginer, ce qui n'enlève rien au côté drôle
de la scène.
Charlie et la chocolaterie p.
Illustration
18: Violette se transforme
Ce comique de répétition et cette
exagération dans le nombre de morceaux rejetés par les
géants est aussi source d'humour dans Charlie. Nous la
retrouvons tout particulièrement dans l'épisode où
Violette se transforme en une myrtille géante. Quentin Blake
nous offre alors deux illustrations de la jeune fille, l'une pendant
sa transformation et l'autre alors que les Oompas-Loompas la roulent
jusqu'Ã la salle des jus de fruits pour la presser de son jus.
Dans la première illustration ci-contre, seul le personnage de
Violette est représenté et tient tout l'espace
disponible. Celle-ci est sur la pointe des pieds, prête Ã
s'envoler semble-t-il, malgré son volume considérable.
Toute boursouflée et prête à exploser, c'est une
myrtille, bien peu appétissante qui nous est présentée.
Le personnage tout au long de l'histoire est
représenté les lèvres en mouvement puisqu'elle
mâche son chewing-gum à longueur de temps. Ici
les traits ondulants sont beaucoup plus longs qu'Ã
l'accoutumée et plus marqués. Ils n'ont d'ailleurs pas
le même sens : Violette a peur de ce qui lui arrive et ne
comprend pas ce qui est en train de se passer. Mais le rire dépasse
la peur puisque Willy Wonka s'empresse de rassurer ses invités :
« ils s'en tirent toujours »[109].
Charlie et la chocolaterie collection p.
Illustration
19: Myrtille violette
La seconde illustration de Violette Beauregard fait perdre
toute humanité à la fillette. Celle-ci n'est plus
considérée comme un être humain, mais comme une
grosse myrtille, objet que dix Oompas-Loompas roulent sans aucun
soin. Blake connaît tout comme le lecteur le soin que le
chocolatier et ses partenaires apportent aux aliments :
écureuils sélectionneurs pour les noix, émois de
Willy Wonka à l'idée qu'Augustus
puisse lui gâcher sa nougatine…
On remarque dans l'illustration 19 que ce soin n'est pas accordé
à la fillette : sa valeur n'équivaut même Ã
celle accordée aux aliments utilisés dans la
chocolaterie. Ce manque d'attention est clairement rendu
visible par le fait que Violette se retrouve la tête en bas,
presque écrasée sous son corps entouré de petits
hommes qui dansent et chantent autour d'elle sans le moindre état
d'âme.
Commentaires
1. Le lundi 26 février 2007 à 11:45, par caroline
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