NOTE : N'ayant pas encore eu l'autorisation de publier les images de Quentin Blake en ligne je remplace ici les images par leur référence dans les livres français, lorsque l'édition n'est pas précisée il s'agit de Gallmiard collection Folio Julior.
Je m'excuse pour ce désagrément mais je ne saurais que trop vous inciter à vous procurer ces livres.

Roald Dahl utilise la nourriture afin de plonger le lecteur dans le monde du merveilleux. Nourriture et gourmandise merveilleuse sont donc tout naturellement mises en images par Quentin Blake. Ces éléments essentiels de l'oeuvre de Roald Dahl vont pleinement être soulignés par les techniques de dessin particulières de l'illustrateur. Ce dernier est un fervent défenseur du trait et possède comme outil, la plume qui est plus ou moins large selon l'effet et la signification qu'il veut transmettre dans son dessin. De plus, même si les traits à l'encre sont rehaussés de grandes touches d'aquarelle, celles-ci sont très légère et elles semblent être purement esthétiques. Dans La vie d'une page, Quentin Blake explique à ce propos :

La couleur ne doit surtout pas épouser les contours du tracé. En revanche, la légèreté et la fluidité de l'aquarelle confèrent un charme nouveau au dessin. La touche discrète du pinceau ne compromet pas la dynamique d'un mouvement éphémère, même si elle l'enrichit d'un élément agréable à l'oeil.146

Les dires de Quentin Blake semblent réducteurs vis-à-vis de la couleur puisqu'il est évident qu'elle joue un rôle dans la signification des images. Son aquarelle ajoute et renforce le caractère merveilleux du dessin147. L'aquarelle n'est pas précise, elle n' « Ã©pouse pas les contours du tracé Â». Elle évite ainsi de représenter les scènes de façon trop réalistes. D'ailleurs, les couleurs ne sont pas en accord avec la réalité. Quentin Blake s'évertue à aller au-delà des « préjugés chromatiques Â» et à montrer par la couleur une symbolique bien plus profonde et significative.

Le trait et la couleur des illustrations de Quentin Balke renforcent ainsi le merveilleux alimentaire que nous trouvions déjà dans le texte de Roald Dahl. Ces dessins ne sont pas alors de pâles et simples copies du texte. Le message visuel a plutôt tendance à augmenter la complexité et la richesse de celui-ci. D'ailleurs, Quentin Blake ajoute une nouvelle dimension à la nourriture : le mouvement et le dynamisme.



1.1. Nourritures en mouvement

Charlie et la chocolaterie, collection p.

Illustration 1: La salle au chocolat

L'image de la cascade de chocolat (cf. illustration 1) représente de façon évidente le mouvement. Elle occupe l'ensemble de la page de droite à savoir la pleine page qui montre par là son importance puisque celle-ci se découvre en priorité au lecteur, lors de la tourne de page. De plus, cette mise en page n'est pas fréquente, moins d'une illustration sur dix connaît effectivement ce privilège (cinq sur cinquante-sept dans Charlie et la chocolaterie). Au premier plan se trouve Willy Wonka tenant une canne de la main droite qui invite notre regard à découvrir l'ensemble de la salle. Cette canne ressemble à une baguette magique faisant apparaître les merveilles de l'usine Wonka. De plus, Blake marque le mouvement en mettant son personnage sur un pied, comme s'il était en train de danser ou de sautiller. Ce semblant de « chorégraphie Â» renforce ainsi le dynamisme de Willy Wonka qu'on trouvait déjà dans le texte. Nous apercevons sur l'extrême gauche également les têtes curieuses et abasourdies de Charlie, Grandpapa Joe, M. Salt et Véruca qui à l'inverse de Willy Wonka sont immobiles. Cette immobilité est causée bien entendu par le spectacle qui s'offre à leurs yeux. À l'arrière-plan, deux cascades se jettent dans une rivière de chocolat. Le mouvement ou plutôt le bouillonnement de la cascade est marqué de deux façons par l'illustrateur. Sur la première cascade, il a accentué le trait afin de souligner son débit impressionnant. À la fin de la seconde cascade, c'est par de petits traits qu'il insiste sur la projection de chocolat en tous sens. Enfin, c'est par des traits amples et fins que Quentin Blake montre une rivière de chocolat plus calme comme pour inviter le lecteur à s'y reposer. On remarque qu'une différence flagrante apparaît par rapport au texte puisque ce dernier ne parle que d'une seule cascade. Cette exagération permet de souligner le caractère merveilleux de la salle au chocolat. Tout autour de la rivière, un paysage idyllique se devine où la flore est luxuriante. Blake fait entrer des plages blanches importantes sur son image. Ceci permet au lecteur de continuer à imaginer cette salle qui ne peut alors devenir qu'un immense territoire sans fin ni limite. D'ailleurs, les personnages entrent dans celle-ci par une porte, mais n'en sortiront qu'en bateau. Blake nous transmet bien cette sensation d'immensité propre à l'imagination.

Matilda p.
Illustration 2: La surprise

Matilda p.
Illustration 3: L'enfant volant


Nous retrouvons un procédé identique de mise en mouvement dans Matilda (cf. illustration 2). Lorsque Madame Verdebois voit les cheveux décolorés de son mari, elle lâche son assiette pleine de nourriture. Le personnage a les bras tendus, les yeux exorbités. On voit une assiette tomber par terre. Cependant, la nourriture que contenait l'assiette ne respecte pas les lois de la gravité puisque les aliments sont projetés vers le haut. Le merveilleux de cette explosion d'aliments dans les airs est renforcé par les quantités pléthoriques de nourritures contenues dans une si petite assiette. La nourriture devient un personnage à part entière qui suit la description de Roald Dahl : « Tout le monde sauta en l'air, y compris M. Verdebois Â»[64]. Blake nous dit alors « y compris la nourriture Â». On n'ose imaginer ce à quoi doit ressembler M. Verdebois, hors champ sur cette image. Cet effet est renforcé par l'expression de Mme Verdebois.

Mlle Legourdin est également à l'origine du mouvement de la nourriture. Un jeune élève de l'école Lamy-Noir est surpris en train de manger des réglisses en classe par Mlle Legourdin qui comme un javelot jette le petit garçon par la fenêtre. Cette image (Cf. illustration 3) représente son envol de la fenêtre de l'étude. À l'intérieur de l'école, rien n'apparaît, même pas celle qui est l'auteur de ce lancé, laissant ainsi l'imagination travailler à son aise. Cela est bien sûr prémédité de la part de l'illustrateur, car cette image reflète alors plus encore qu'une simple punition, elle relève d'une dimension fantastique par son caractère surréaliste. Quentin Blake explique quelle a voulu être sa portée en tant qu'illustrateur : « C'était très amusant de le montrer voltigeant à travers les airs dans un éparpillement de sucreries accompagnant sa trajectoire. Ce n'était pas un élément important dans la progression du récit, mais un moment particulièrement propre à l'illustration, et renforçant la mythologie de l'histoire Â»148. Il est évident ici que l'image ne fait pas que doubler le texte qui d'ailleurs ne mentionnait pas les bonbons volants. L'image apporte beaucoup plus de significations et ouvre sur un autre niveau de lecture qui est celui du mythe. En effet, l'illustrateur ne doit pas copier le texte. Il doit en déchiffrer les signes, les images emblématiques, trouver les images capables d'être douées de vie.

Le Bon Gros Géant, p.
Illustration 4: Une boisson euphorisante

Les effets de la frambouille sont tout à fait en accord avec le merveilleux de Roald Dahl puisqu'une nouvelle fois le mouvement est primordial. Dahl nous le dit : cette boisson permet à chacun de s'évader et de ne plus sentir ses tracas. Dans cette illustration 4 nous voyons le BGG tenant la bouteille de frambouille dans sa main droite. Le géant n'est dessiné que des pieds jusqu'aux épaules et nous ne voyons pas sa tête. Blake a effectivement choisi de faire un cadrage tout à fait particulier qui indique effectivement que notre bon géant est au septième ciel. En quelque sort, il est la tête dans les nuages ou pris en train de rêver, ce qui n'est pas étonnant avec tous ses bocaux pleins de « bouille de gnome dorée»[94] qui l'entourent. Le regard de Sophie et le grand sourire qu'elle arbore apportent aussi leur contribution au rêve que Blake souhaite ici nous décrire.

Dans James et la grosse pêche, c'est le gros fruit doré qui est au centre du mouvement. En effet, comme on le voit sur l'illustration 5, la pêche prend littéralement son envol. Encore une fois on retrouve un aliment dans les airs. Cet envol montre ici sa légèreté malgré son volume impressionnant. Il est aussi celui de James et de ses compagnons. La hauteur de la falaise symbolise dans cette image l'ampleur du changement que James va connaître au cours de son aventure. C'est James pour ainsi dire qui vole de ses propres ailes maintenant que ses tantes ne sont plus à travers son chemin. Après avoir écrasé cet obstacle, son imagination est enfin libre et une pêche peut donc bien commencer à voler.

James et la grosse pêche, collection p.
Illustration 5: La pêche s'envole

Notons par ailleurs que petit à petit la pêche aura de moins en moins sa place dans l'image. C'est le personnage de James qui prendra la place de la pêche. Nous n'avons malheureusement pas le temps nécessaire pour décrire plus longuement cette évolution. Toutefois, il est évident que la pêche est le déclencheur de l'aventure et de l'émancipation de James. Cependant, au fur et à mesure que James prend confiance en lui, la pêche prend de moins en moins d'importance puis disparaît jusqu'à être disparaître totalement dans le ventre des enfants de New York149 à la fin de l'aventure.

1.2. Nourritures surdimensionnées

La pêche elle-même est aussi créatrice de mouvement. En effet, Tante Piquette et Tante Éponge, extrêmement paresseuses, sont toujours représentées très immobiles. Elles sont assises sur des chaises longues alors que James coupe du bois[14], puis stoïques tout d'abord devant la pêche[26], mais aussi devant la mort quand la pêche va leur rouler dessus[59]. L'illustration 6 présente la pêche en pleine croissance. Tante Piquette

James et la grosse pêche p.
Illustration 6: La danse sous la pêche

et Tante Éponge se trouvent juste en dessous. Cette position dangereuse agit comme une prolepse annonçant déjà leur disparition. Grâce à la pêche, les deux femmes s'agitent et entament à la manière des Indiens non pas une danse de la pluie, mais bien une danse de joie quant à l'avenir prometteur que semble leur offrir cette pêche géante. Blake montre dans leurs yeux globuleux et obnubilés la vénération et l'envie qui naissent de ce fruit fascinant et merveilleux. Les bras fins, amples et tendus vers le ciel de Tante Piquette, montrent d'autant plus le mouvement qui agite les deux femmes.

Matilda p.
Illustration 7: le gâteau

Pour renforcer le merveilleux du texte, l'illustrateur réalise aussi une exagération de la taille des aliments ou des êtres vivants. On peut le constater dans l'illustration 6 où, comme le dirait Roald Dahl, les deux femmes ont l'air de lilliputiennes comparées à la pêche magique. Dans l'illustration 7, le petit Julien Apolon au premier plan se trouve devant un gâteau surdimensionné. Alors que celui-ci avait volé une part de gâteau à Mlle Legourdin, cette dernière lui inflige comme punition de manger un gâteau aussi voire plus gros que lui. Cette image nous montre le petit garçon mangeant une part de gâteau plus grosse que sa tête et devant lui un gâteau tout aussi impressionnant. Cet effet est d'autant plus accentué par une vue en plongée qui devrait avoir tendance à rapetisser les éléments et qui ne semblent avoir ici cet effet que sur l'enfant, laissant au gâteau sa taille imposante. Cet angle de vue a aussi pour effet de nous montrer la scène telle qu'elle serait décrite à travers les yeux de Mlle Legourdin. Un autre élément apparaît bien présent et semble être dû à la vision de Mlle Legourdin : un couteau très agressif non seulement surdimentionné mais surtout très agressif et menaçant. Celui-ci renforce le climat de tension dans lequel cette scène se déroule. D'ailleurs, tous ces indices nous laissent penser plutôt à une immobilité qu'à une évolution. Le temps semble s'être arrêté. Julien semble ne plus bouger et attend que quelque chose se passe. Blake ne nous donne aucun indice de ce duel entre le garçon et la directrice. Il semblerait même, à travers ces différents éléments, qu'il veut indiquer au lecteur que Julien ne peut qu'échouer et il rend donc sa victoire encore plus impossible.



Le BGG p.
Illustration 8: La frambouille

Dans Le Bon Gros Géant, c'est la frambouille qui est soulignée par l'illustrateur. L'image 8 présente le BGG vu de face coupé au niveau des épaules. Étrangement, elle complète l'image 3 montrant le BGG coupé au niveau de la partie supérieure du tronc. Cette boisson merveilleuse semble alors bénéfique non seulement pour la tête mais aussi pour le corps. Le BGG porte haut la bouteille de frambouille. Ce geste qui n'est pas marqué de façon anodine par Quentin Blake montre à quel point cette boisson est vénérée par les géants. Cela est mis en évidence par la grosseur et la grandeur de la bouteille par rapport au visage du BGG dont la taille considérable est précisée par le texte lui-même.

Charlie et la chocolaterie p collection
Illustration 9: La porte de la chocolaterie

L'image suivante est particulièrement représentative non seulement de la surdimension de l'usine, mais aussi d'une porte fermée créatrice d'imaginaire. Elle accentue également la différence entre petits et grands. Notons qu'elle occupe entièrement la page de gauche, accentuant par là sa taille gargantuesque. Nous voyons en premier plan une grande porte, la porte de la chocolaterie Willy Wonka. Toujours au premier plan, mais sur le côté, le jeune Charlie est représenté à la taille d'une fourmi. Il lève les yeux vers la porte, mais celle-ci lui occulte tout de l'usine et il peut seulement imaginer ce qui est dissimulé derrière. Le lecteur lui-même peut à peine deviner qu'il se cache une usine à travers les fentes du haut de la porte. Ce que nous devinons à peine permet à l'illustrateur de signifier ce que Charlie perçoit lui avec le nez. Jamais Quentin Blake ne représentera l'usine de Willy Wonka de l'extérieur que ce soit dans Charlie et la Chocolaterie ou dans Charlie et l'ascenseur de verre. Les deux grosses serrures montrent qu'il s'agit d'un lieu fermé, pas ouvert à tout le monde et donc très mystérieux. Florence Noiville, journaliste au Monde, explique qu'  « il faut être un metteur en scène hors pair pour entraîner ses lecteurs dans ce théâtre loufoque, et pour laisser là, juste aux portes de l'imaginaire, avec l'air de leur dire : « Entrez, c'est délicieux... Â». Seul Quentin Blake est capable « d'entr'ouvrir une porte et de laisser à l'enfant le soin de deviner ce qui se cache derrière Â»150.

1.3. Nourritures mystérieuses

Charlie et la chocolaterie, col page
Illustration 10: Les bonbons carrés ou ronds

Parfois Quentin Blake va même plus loin. Il nous montre l'objet que l'on souhaite voir, mais celui-ci ne correspond pas à la description du texte. C'est le cas lorsque les enfants et leurs parents découvrent les bonbons carrés qui ont l'air d'être ronds (cf. illustration 10). Le lecteur aussi intrigué et interrogatif que les visiteurs de la chocolaterie espère que l'illustrateur l'aidera à comprendre comment cela est possible. Et Blake prend un malin plaisir à dessiner des bonbons carrés... qui ont l'air d'être carrés ! Il faudra faire preuve de beaucoup d'imagination pour les voir ronds. Le lecteur se retrouve aussi incrédule que les personnages du livre. De plus, avec leur regard malicieux et coquin, ces petits bonbons carrés semblent rire aux dépens du lecteur comme s'ils s'amusaient de notre désarroi devant des bonbons carrés qui devraient être ronds. Willy Wonka – qui n'est en réalité qu'un avatar de l'auteur – apparaît comme le magicien manipulant nos esprits pour nous faire croire ce qui n'est en fait qu'une illusion.